Prologue

Ce fut un terrible choc dans la petite ville de C... Lorsque tous les membres de la famille Reynac moururent le même jour. Six morts d’un seul coup ! Dans cette tranquille commune du Périgord noir ils étaient connus de tous et chaque habitant fut bouleversé à l’annonce de cette horrible nouvelle.

 

Leurs cadavres, gisant épars dans la maison, avaient été découverts par le facteur lors de sa tournée matinale. On était samedi et, comme à chaque fin de semaine, le courrier n’était pas abondant. Le facteur en profitait souvent pour se faire offrir un café et discuter un peu avec les gens du pays. N’obtenant pas de réponse à son coup de sonnette, il avait poussé la porte qui était entrouverte et observé une scène de cauchemar.

 

La petite Léa, six ans, une enfant si gaie et si gentille et qu’il connaissait très bien, était étendue sur le carrelage de l’entrée, la face tournée vers le plafond et portant les traces d’une intense douleur, les yeux révulsés et la bouche violette crispée dans une moue grotesque. Contournant le corps de la fillette il s’était dirigé vers la chambre du bas, au fond du couloir, où il avait trouvé la grand-mère allongée sur son lit, tout habillée, dans une pose sereine mais avec la même expression douloureuse sur le visage. Le corps du fils aîné était recroquevillé au milieu de l’escalier, agrippé aux barreaux de la rampe. Le deuxième garçon gisait sur la moquette du couloir de l’étage et les deux parents reposaient sur le lit conjugal, dans la chambre du haut, étrangement enlacés. Diavolo, le chat noir, qui contemplait d’un oeil indifférent cet affreux spectacle, et les poissons exotiques de l’aquarium étaient les seuls occupants encore en vie de la maison.

 

Le facteur, épouvanté, remonta dans sa 4L et gagna à toute vitesse le centre du bourg, à deux kilomètres de là. Il fit part à tout le monde de son horrible expérience et, au milieu de la journée, la panique s’était emparée de la ville. On pensait au crime d’un rôdeur, du genre pervers, car c’était la thèse émise par le premier témoin. Les gendarmes, qui bouclaient la maison, avaient vite compris que ce n’était pas le cas. Aucune trace de coups ni d’effraction ; pas le moindre indice évoquant l’intrusion d’un étranger. Le sol, détrempé par la pluie qui tombait depuis une semaine, avait été examiné autour de la porte et aucune trace fraîche ne signalait d’autre passage que ceux des habitants et du facteur. La maréchaussée se perdait en conjectures ; mais il fallait avant tout rassurer la population.

 

L’adjudant de gendarmerie Guigal fit le soir une brève déclaration devant des journalistes de la presse régionale. Les journaux du pays, les radios et même la station locale de France 3 étaient présents. Les médias nationaux, ou plutôt parisiens, qui n’avaient pas encore pris conscience du profit qu’ils pouvaient tirer de la relation de cette affaire, n’avaient envoyé personne. L’adjudant déclara qu’il n’y avait pas eu meurtre et que les premiers éléments de l’enquête semblaient indiquer une mort par empoisonnement.

 

Cette déclaration, loin d’apaiser les consciences, fut plutôt la source d’un renouveau de panique. On admettait que l’hécatombe n’était pas l’œuvre d’un criminel sadique, mais cette certitude amenait plus de questions qu’elle n’en résolvait.

 

On commença alors à évoquer l’hypothèse d’un suicide collectif, inspiré par une secte. Peu à peu tout le monde se rallia à cette idée car elle était très séduisante ; en oubliant que les Reynac étaient des gens très « normaux », catholiques pratiquants, n’avaient jamais professé d’opinion bizarre, et que rien n’indiquait qu’ils avaient pu avoir, de près ou de loin, des contacts avec une organisation sectaire.

 

La rumeur circula et s’étendit. Les médias nationaux s’intéressèrent à l’affaire et, sur une grande chaîne de télévision, trois minutes en fin de JT furent consacrées à la mystérieuse disparition de la famille Reynac. Et l’occasion fut donnée à quelques charlatans de débiter des sornettes devant des millions de téléspectateurs.

 

Quant à l’adjudant Guigal, il avait agi d’une façon désastreuse qui allait lui être reprochée par sa hiérarchie. Son expérience dans la gendarmerie rurale en avait fait un homme honnête et dévoué mais la communication n’était pas son fort. Jamais avant cette affaire il ne s’était trouvé face à des journalistes.

 

Dans la maison du drame où il était entré en compagnie de deux de ses hommes, il avait trouvé dans la cuisine une table mise et les restes d’un repas inachevé. Au milieu de la table était posée une poêle à moitié pleine de champignons. Les assiettes en contenaient aussi, avec des morceaux d’un canard dont la carcasse était dans un plat sur la cuisinière. Contrairement à ce qui aurait semblé évident pour un observateur, il ne crut pas du tout à une intoxication causée par des champignons vénéneux. En bon militaire, il ne s’en tenait qu’aux faits et, devant la presse, il ne dit que ce qu’il savait ; c’est à dire très peu !

 

Et pour éviter la panique, il avait écarté dans sa déclaration l’hypothèse criminelle. Avec une infinie répugnance, car il était persuadé que cette version était la bonne ! 

 

Le lendemain la gendarmerie fut dessaisie de l’enquête. Les policiers investirent les lieux du drame. Des échantillons de nourriture avaient été prélevés par les gendarmes dès leur arrivée, et envoyés à la police scientifique ; les cadavres étaient à la morgue, et rien ne semblait justifier la poursuite des investigations. Pourtant, on continuait de circuler aux abords de la maison dont l’accès était sévèrement gardé. Des policiers en uniforme interrogeaient les villageois ; mais ils n’étaient pas les seuls à enquêter. Des voitures immatriculées hors du département amenaient des hommes en imperméable gris qui ne répondaient pas aux questions des journalistes et restaient très discrets vis à vis de la population. Une discrétion qui ne contribuait en rien à l’apaisement.

 

La tension retomba d’un coup lorsque le commissaire divisionnaire qui était en charge de l’enquête déclara que les investigations menées par les médecins et la police scientifique concluaient, sans le moindre doute, à une intoxication par les champignons ; en l’occurrence le plus dangereux, celui qui est responsable de 95 pour cent des empoisonnements de ce type : l’amanite phalloïde !

 

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