VI

Après l’attaque, l’agresseur se fit connaître auprès des autorités françaises et demanda l’ouverture de pourparlers. Le général D... en personne mena les négociations, ultra secrètes, avec les représentants de l’OTAN. Les grandes puissances hésitaient entre une riposte atomique d’envergure et la poursuite des négociations. Elles comprirent très vite où était leur intérêt !

 

Dans le même temps les grandes entreprises de communication, mondiales et surtout françaises, qui, ne comprenant rien à la situation, étaient contraintes de se fier aux explications officielles, apprirent à la population que les cèpes avaient subit une mutation génétique par suite, selon les versions, de la pollution de l’atmosphère, d’une contamination radioactive, de l’épandage de pesticides. La crise de la « vache folle » qui avait marqué la fin du vingtième siècle était reléguée au rang de simple péripétie. Certains allèrent jusqu’à évoquer une attaque d’extra-terrestres ou une punition divine.

 

Quelques journalistes courageux, ayant pris conscience des contradictions de la version officielle, menèrent des investigations qui les conduisirent tout près de la vérité. Mais ils manquaient de preuves formelles et leurs propos, noyés dans un océan d’informations contradictoires et d’intoxication fortuite ou volontaire, n’éveillèrent aucun écho sérieux dans l’opinion.

 

Les champignons disparurent des assiettes et des menus des restaurants. D’abord en France où la psychose avait atteint son paroxysme, puis dans le monde entier après que des intoxications intervinssent en Pologne et en Slovaquie. Et pas seulement les cèpes. Toutes les espèces sauvages inspiraient la terreur et, quand on en trouvait un exemplaire dans la forêt, on l’écrasait du pied. Les champignons de Paris, aussi, furent bannis. En dépit de campagnes publicitaires coûteuses et d’une politique de tests avant commercialisation, la version domestique de l’agaric champêtre était boudée par les consommateurs.

 

Si le goût des pizzas et des omelettes en fut changé pour toujours, cette crise eut des effets bien plus désastreux sur l’industrie alimentaire et l’industrie en général. Les aliments transgéniques qui inspiraient déjà la méfiance abandonnèrent les rayons des supermarchés. Et la production d’électricité d’origine nucléaire dut être stoppée sous la pression d’une opinion publique terrorisée. Au grand dam des pays qui, comme la France, avaient misé sur une politique énergétique basé sur la fission de l’atome.

 

Mais la conséquence la plus importante de cette crise sans précédent fut son influence sur la politique internationale. Et au premier chef sur celle du pays qui l’avait déclenchée.

 

Les puissances coalisées acceptèrent les conditions, d’abord jugées irrecevables, posées par le général D... en échange de la promesse de renoncer définitivement aux recherches génétiques et surtout de ne jamais dévoiler à quiconque la moindre information concernant cette guerre secrète.

 

Si les services secrets de l’ Occident venaient à apprendre que le contrat était rompu, les dix plus grandes villes du pays recevraient chacune une tête nucléaire d’une puissance cinq fois supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima. Et cette promesse là serait tenue. Il n’y avait pas le moindre doute là-dessus !

 

C’est pourquoi les autorités du pays qui venait de gagner la troisième guerre mondiale, ou plus exactement sa première bataille, tinrent parole. En échange de quoi une centaine de prisonniers politiques qui croupissaient dans les geôles du pays voisin furent libérés. Grâce à des pressions auxquelles les plus fins politologues ne comprenaient rien. Le pouvoir militaire, jusque là considéré comme un des plus répressifs, devint peu à peu pour l’opinion mondiale un gouvernement animé par une volonté de réformes et de développement. L’aide humanitaire, peu active jusqu’alors, se mit à couler à flots vers ce pays défavorisé. On ouvrit des chantiers, on entama la construction de routes et de ponts et les banques internationales investirent dans le tourisme et l’agriculture. Le niveau de vie augmenta et la répression se fit plus douce.

 

Les États-Unis comptaient à présent un allié de poids dans la région. Et les pays voisins durent réviser leur stratégie diplomatique. Ceux qui refusèrent de se soumettre à la nouvelle donne géopolitique virent leurs relations commerciales avec les grandes puissances économiques se réduire considérablement et sombrèrent dans une nouvelle pauvreté. Et ceux qui l’acceptèrent devinrent des vassaux de cet état nouvellement promu au rang de leader local. Le général D..., l’artisan de la victoire, déclina l’offre qui lui avait été faite de gouverner le pays, mais continua d’agir dans l’ombre.    

 

La première bataille était terminée. Mais on pouvait faire confiance aux savants du monde pour trouver une application plus redoutable de l’arme génétique. Et faire en sorte que cette première bataille ne soit pas la dernière.

 

À moins que...

 

À moins que l’humanité, terrifiée par la puissance de cette nouvelle force de destruction et prenant conscience du danger de son anéantissement, ne devienne enfin raisonnable, pour la première fois de son histoire, et ne bannisse à jamais de ses arsenaux l’arme la plus terrible jamais produite par l’Homme.

 

 

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