V
Il fallait d’abord infléchir radicalement le processus et changer les données du projet « petite fleur ». Le général D... s’était lié d’amitié avec le plus jeune représentant des scientifiques du projet qui ressentait pour lui une admiration sans bornes. C’était un garçon très brillant et il comptait s’en faire un allié pour faire plier les savants. Les militaires et les politiciens s’étaient vite ralliés à son idée. Ils comprenaient les risques énormes que comportait le plan initial ; et jugeaient que l’application du nouveau était facile et apporterait davantage de bénéfice. Mais l’équipe scientifique n’était pas du tout de cet avis. De prime abord pour d’évidentes raisons d’ordre technique ; les champignons sont les êtres les plus capricieux du monde végétal. Le mécanisme qui préside à leur genèse, s’il est connu, n’est pas maîtrisé. Surtout pour ceux qui vivent dans la forêt en symbiose avec les arbres. C’était le cas des bolets que l’on n’avait jamais réussi à cultiver.
Ensuite, il y avait la frustration de jeter au panier des mois de travail intensif ; et surtout la peur d’être évincés. L’expérience acquise avait fait de ces savants des spécialistes du génome du maïs. En reprenant les recherches au point zéro, on serait conduit à choisir de nouveaux collaborateurs.
C’est effectivement ainsi que les choses se produisirent ; la moitié des chercheurs furent remerciés. Les plus réticents de manière très brutale...
Une nouvelle équipe fut constituée. On y trouvait du sang neuf sous la forme de sommités scientifiques venant de pays que les bouleversements économiques avaient transformés en territoires de chasse très giboyeux pour les « chasseurs de têtes ». Et le jeune protégé du général D... reçut la mission de diriger les chercheurs. Un laboratoire ultra-moderne fut construit dans un état neutre qui était dans les faits gouverné par une organisation mafieuse d’envergure internationale. Et possédait un climat favorable à l’espèce « boletus edulis ».
Le bâtiment, situé au cœur d’une grande forêt et à l’écart des grandes villes, ne payait pas de mine, vu de l’extérieur. Il se présentait comme une unité de recherche sur les maladies génétiques. Sur un panneau, devant l’entrée, étaient mentionnés les noms des organisations humanitaires qui avaient présidé à sa construction. Par le jeu des aides gouvernementales et des alliances internationales, il se trouvait qu’une part, certes infime, de son budget de fonctionnement était assurée par l’ État Français !
Moins de deux ans après le début des travaux le « boletus edulis belli » faisait son apparition dans le catalogue des espèces vivantes. Une douzaine d’exemplaires adultes avaient été produits à partir desquels on avait fabriqué quelques dizaines de grammes de spores ; en fait des millions d’individus potentiels.. Peu de temps après des touristes d’un genre très spécial firent leur apparition dans les bois du sud-ouest de la France.
Dans cinq sites choisis pour leur réputation de « bons coins », les spores furent répandues. Les premiers champignons génétiquement modifiés poussèrent près d’un hameau du Périgord, dans la forêt d’Eyzattes...
Le champignon qui allait être l’artisan de l’autodestruction de l’Humanité loin de posséder l’aspect terrifiant des immenses colonnes de feu qui s’élevaient dans le ciel à Hiroshima, Bikini ou ailleurs, prenait juste la forme, toute empreinte de bonhomie, d’un placide habitant de nos forêts.