IV
Pour le général l’Amérique était un pays familier. Il y avait fait plusieurs séjours touristiques, surtout en Californie et à New York. Il en connaissait la mentalité de l’homme de la rue mais surtout celle des gouvernants et des diplomates. Il comptait d’ailleurs parmi ses amis plusieurs agents de la CIA (si tant il est vrai qu’on peut avoir des amis parmi les espions). Les récentes tentatives de rapprochement avec les États-Unis avaient conduit son pays à multiplier les contacts entre les services secrets des deux états.
Si la première attaque faisait subir à la plus grande puissance mondiale des douleurs sérieuses, et que le choc pour sa population soit un grand traumatisme, on pouvait craindre une riposte terrible. Qui transformerait en quelques minutes toutes les villes d’un petit état du tiers monde en champs de ruines vitrifiées. Pour décourager toutes les autres nations de faire de même. Ou, plus simplement, pour sauver le monde !
L’Amérique avait, évidemment les moyens militaires de réduire en cendre n’importe quel état du monde mais sa force principale, qui lui permettait, contrairement à toutes les autres grandes puissances, d’utiliser ces moyens, résidait dans sa capacité à contrôler les médias. Tirant les leçons de la désastreuse guerre du Vietnam, elle avait forgé dans les dernières années du vingtième siècle l’arme de propagande la plus efficace que le monde eût connu. La guerre du Golfe représentait la première mise en oeuvre à grande échelle de l’arme de communication. Puis on l’avait améliorée jusqu’à la rendre presque parfaite. L’aboutissement de cette évolution étant l’intervention en Yougoslavie, le conflit le plus réussi de l’histoire sur tous les plans ; militaire, politique et psychologique, qui avait permis aux USA de « vendre » une guerre à l’opinion occidentale et d’aborder le 21e siècle avec un statut de puissance n° 1 qu’aucun pays avant eux n’avait jamais atteint.
Le général D... était le seul à se rendre compte que le projet « petite fleur » suivait une mauvaise direction. Une nuit, lors d’une de ses courtes périodes de sommeil il avait fait un rêve très précis dans lequel il se trouvait, en compagnie du président des USA et des chefs d’état major des trois armes de ce pays dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Debout près de la fenêtre, il observait la réunion mais personne ne pouvait le voir. Chaque fois qu’un des quatre participants ouvrait la bouche pour parler, il connaissait à l’avance la phrase qui allait en sortir. Ces hommes très puissants ne conversaient pourtant que sur des sujets très anodins ; le motif de la moquette ou l’agencement des parterres de fleurs dans le jardin. Soudain, sans que les personnages ne changeassent d’attitude, il sentit sur son cou la pression de deux mains qui serraient de plus en plus fort et se réveilla. Ce rêve l’avait beaucoup impressionné. Il était persuadé qu’il recelait un message caché ; subconscient et peut-être prémonitoire. C’est le jour suivant qu’il avait commencé à émettre des doutes sur la tactique décidée et qu’il s’était mis à en envisager une autre.
La situation ne se prêtait pas à une attaque massive mais à un coup de semonce suivi d’une stratégie basée sur la menace. Comme pour l’arme atomique, l’effet psychologique comptait autant que l’effet destructeur. Inutile, en effet, de posséder l’arme si l’adversaire était persuadé qu’on la possédait. Après tout, les centaines de têtes nucléaires que recelaient les arsenaux des « deux grands », lorsqu’ils étaient encore deux, et qui terrorisaient l’ Humanité pendant la guerre froide auraient eu la même influence sur la politique mondiale si elles avaient été en carton. Seules les bombes qui explosaient pendant les essais devaient être en état de fonctionnement.
L’idée d’utiliser les champignons s’était imposée d’elle-même à l’esprit du général D... . Il faut dire qu’elle était géniale. La contamination était rapide et incontrôlable. En s’attaquant à un symbole culinaire dans un pays où la gastronomie avait valeur de religion on obtiendrait, sans pour autant détruire l’économie, un effet psychologique considérable. Le général se souvenait avec nostalgie des week-ends passés dans la maison de campagne que ses parents avaient achetée près de Sarlat quand ils habitaient à Bordeaux. On l’ appelait la « datcha ». Dans les forêts environnantes, l’enfant avait découvert une nature tellement différente de celle du pays natal et pourtant si belle. Il aimait les cèpes, et aussi les magrets de canard et le foie gras. Mais depuis son adolescence il n’avait jamais retrouvé dans son assiette ces plats qui étaient associés à la plus heureuse période de sa vie. Profondément cynique, il ne ressentait aucun scrupule à s’attaquer ainsi à une région qu’il connaissait si bien. Il considérait plutôt que si un destin favorable l’avait mis dans ses jeunes années en présence de cette nature, c’était pour qu’il l’utilisât un jour.
Et ce jour était arrivé !