III

 

 

Issu d’un milieu aisé, le général D... avait très tôt manifesté des capacités intellectuelles hors du commun. À l’age de dix ans il avait quitté son pays natal pour Paris où son père diplomate venait d’être nommé au consulat. Il passa ensuite sept années en France, à Paris, puis à Bordeaux, avant de retourner au pays. De cette époque, il avait gardé une parfaite maîtrise de la langue de Molière, de la mentalité et de la culture française. Il connaissait Voltaire, Hugo, Rimbaud, Chateaubriand, Tintin et Astérix. Par la suite il avait beaucoup voyagé. Il avait rencontré dans trois continents des gens et des cultures différents sans pour autant abandonner un amour de la patrie qui confinait au fanatisme. Il était capable de soutenir une conversation sur n’importe quel sujet en anglais, en russe et en espagnol. Et avait de bons rudiments d’allemand et de turc.

 

Son père, à qui le mot diplomate convenait aussi comme adjectif, avait réussi, en évitant toujours de se mettre au premier plan, à préserver sa carrière, et tout simplement sa vie, des révolutions de palais, et des révolutions tout court, qui marquaient l’histoire récente de son pays. Et le fils avait hérité ce caractère prudent qui lui faisait préférer l’action en coulisses aux honneurs et à la reconnaissance. Il avait mis son intelligence exceptionnelle et ses nombreux diplômes obtenus dans le civil et dans l’armée au service d’un plan de carrière qui l’avait naturellement conduit dans les plus hautes sphères du ministère de la guerre. Mais jamais il n’avait franchi la frontière qui sépare le pouvoir militaire de l’exécutif. Possédant l’étoffe d’un chef d’état, il se contentait pourtant de rester dans l’ombre et de tirer les ficelles. C’était une position raisonnable car l’espérance de vie dans les allées du pouvoir d’un pays continuellement en état de guerre était incroyablement courte. Et curieusement, il comptait parmi les dirigeants et les membres du gouvernement, qui étaient presque tous, comme lui, officiers supérieurs ou généraux, de solides appuis. Tous ces hommes, rudes par formation et la plupart issus de milieux modestes ressentaient pour le général D... davantage d’admiration que de jalousie. Il savait rester modeste et simple et ne faisait jamais état de la supériorité intellectuelle qui le mettait bien au-dessus d’eux. Un des plus pauvres états du monde, que l’on croyait dirigé par une bande de soldats balourds, était en fait gouverné en sous-main par un docteur es sciences, titulaire d’un DEUG de lettres françaises, et d’une maîtrise de psychologie obtenue par correspondance.

 

Il était en outre un remarquable joueur d’échec. C’est la capacité que lui conférait la connaissance de ce jeu de savoir se mettre à la place de l’adversaire qui avait conduit le général D... à modifier ses plans.

 

Baignant au début dans l’euphorie qui animait tous les collaborateurs du projet « petite fleur », il lui apparaissait maintenant que le plan d’attaque sur les États-Unis se révélait extrêmement risqué. Le général était peu à peu arrivé à cette conclusion après de nombreuses nuits blanches. En établissant un parallèle entre la terrible arme génétique qu’on allait mettre au point et celle qui avait détruit Hiroshima et Nagasaki environ soixante ans auparavant, il lui était apparu que la stratégie décidée au départ pouvait plonger son pays dans un abîme de souffrances auprès duquel les malheurs du Japon en 1945 feraient figure de simple péripétie.

 

Juste avant que la première bombe atomique n’explosât à Alamogordo dans le désert du Nouveau Mexique le 16 juillet 1945, sous les yeux émerveillés des physiciens qui l’avaient mise au point, certains craignaient, malgré une vérification minutieuse de leurs calculs, une réaction en chaîne qui aurait atteint la planète entière. On avait pris un risque, certes infime. Mais dans l’ignorance où l’on était alors de l’avancement des travaux chez les savants nazis, il fallait le prendre. Néanmoins l’essai initial avait eu lieu sur le territoire des États-Unis. Et « Little Big Ben », la  première bombe opérationnelle qui, au matin du 6 août 1945, détruisit en quelques secondes la vie de 100 000 personnes, était une arme testée.

 

Avec l’arme génétique, les données étaient différentes. Les tests effectués dans l’enceinte confinée d’un laboratoire ne pouvaient rendre compte de son effet sur l’écologie de la planète et la réaction en chaîne était justement son principe même. Dès qu’elle serait présente dans l’atmosphère, rien ne pourrait l’arrêter. La contamination dépendait de multiples facteurs, climatiques, économiques, sociologiques, tellement imprévisibles ; évaluer l’impact de la première offensive relevait de l’art divinatoire.

 

SUITE          Précédent