III
Ceux qui ont appris à reconnaître les champignons parce qu’ils les aiment n’ont pas forcément, et pour cause, une grande connaissance des effets toxiques des espèces vénéneuses. C’était le cas de Laurent Beynat qui s’intéressait davantage aux cèpes qu’aux amanites phalloïdes. Il venait juste d’apprendre que les premiers symptômes causés par ces criminels forestiers n’interviennent au plus tôt que six ou huit heures après le repas, et souvent plus tard. Ça ne collait pas avec la position des corps qui indiquait une mort foudroyante. Abusé par son ignorance, il avait trop vite désigné le responsable. C’était bien un empoisonnement, mais l’amanite n’y était pour rien. Ce que Guigal, instruit par son métier, avait deviné tout de suite. Quant à la police, elle avait donné à la presse une version qu’elle savait erronée. Pourquoi ?
Les gens qui meurent des suites d’une intoxication de type phalloïdien sont surpris par les premiers troubles alors qu’ils ont quitté la table depuis longtemps ; dans la rue, dans leur voiture ou à leur travail. C’est ce retard qui, en différant l’arrivée des secours, permet aux toxines d’accomplir un travail de sape sur le foie, avant les premiers soins. Dans le cas des Reynac, il était évident que le poison avait agi d’une manière différente. Très vite et de façon simultanée puisqu’ils n’avaient pas eu le temps d’appeler les secours.
Il était étonnant que les gens aient accepté aussi facilement la version de la police. Ne se trouvait-il pas dans la population une personne qui fût au courant des effets de l’amanite phalloïde, qui sont décrits dans n’importe quel guide sur les champignons ? Même sans avoir visité la maison, comme l’avait fait Laurent, il était difficile pour quelqu’un qui aurait eu cette connaissance, de croire à la thèse officielle.
Les gens sont prêts à avaler n’importe quoi, pensa Laurent, fut-ce des amanites phalloïdes, du moment qu’elles sont servies sur un plateau par des flics ou des journalistes. Il se reprocha instantanément cette réflexion qu’il jugeait iconoclaste en de telles circonstances. Mais elle traduisait bien sa consternation devant la crédulité avec laquelle étaient accueillis les propos médiatiques. En cette époque de communication rapide et prédigérée, on ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. On tenait pour vraies des informations à l’évidence contradictoires. Les exemples étaient légion. Dans tous les médias, chaque jour, on trouvait des échantillons de cette manipulation des esprits qui était pourtant, la plupart du temps, involontaire. Ce n’était assurément pas le cas de la dernière en date. La police avait peut-être de bonnes raisons, mais mentait sciemment. Existait-il un journaliste consciencieux pour mettre en doute la vérité officielle ? Si c’était le cas, cette remise en cause n’interviendrait qu’une fois l’événement oublié et n’aurait pas grand effet.
Laurent lui-même, qui pouvait dénoncer le mensonge de la police en envoyant un petit texte par internet à une centaine de correspondants, n’agissait pas. S’il s’était résolu au silence, c’était surtout par peur. Il avait conscience d’être confronté à une affaire très grave dont le cadre s’étendait bien au-delà de C....Et il commençait à sentir que sa vie pouvait être mise en danger s’il n’adoptait pas une attitude très discrète. Il n’abandonna pas pour autant sa recherche de la vérité et reprit sa réflexion sur des bases nouvelles.
Un poison violent avait été introduit dans la nourriture. Probablement dans le canard ou les cèpes dont il restait encore des morceaux dans les assiettes. Ou indirectement dans le beurre ou l’huile qui avaient servi à la cuisson ; ou même dans le sel ou le poivre. L’assassin savait-il que des champignons étaient au menu et avait-il pensé camoufler son crime en comptant le faire passer pour une intoxication accidentelle ? Un maquillage grossier, très loin du crime parfait, qui n’avait abusé ni l’adjudant Guigal, ni la police ; mais qui avait réussi à tromper Laurent ; et tous les habitants de C... .
Quoi qu’il en soit, la police en savait plus que lui et il aurait donné cher pour avoir accès aux résultats des analyses. Il devait se contenter des maigres indices en sa possession. L’assassin, et pourquoi en parler au masculin singulier ? Ils étaient peut-être plusieurs et... le poison est, l’histoire l’a souvent prouvé, l’arme favorite des femmes ! L’assassin donc, pour désigner simplement le la ou les coupables, n’avait pas cherché à tromper la police. Si tromperie il y avait, elle était le fait des autorités. Qui savaient déjà quel était le poison et dans quel aliment on l’avait introduit.
Quant à la manière dont l’assassin avait agi, elle demeurait mystérieuse. Qu’il s’agît d’un familier ou d’un étranger, il aurait tout fait pour ne pas être vu à proximité de la demeure des Reynac. Il n’aurait pas pris le risque d’atteindre la maison par la petite route goudronnée qui reliait la nationale à la maison devant la ferme du fils Beynat. Les oies, comme leurs ancêtres qui défendirent autrefois le Capitole, se mettaient à crier dès qu’un passant approchait leur enclos. Les deux ouvriers qui travaillaient à la ferme avaient toute la journée le carrefour en point de mire et la route était très passante. On ne pouvait passer là en étant sur d’échapper aux regards. L’assassin aurait atteint la maison par un autre côté, par la forêt. Mais aucune trace de pas inconnue n’imprégnait le sol détrempé. Non ! Se dit Laurent, le poison n’avait pas été apporté à la maison par l’assassin. Alors, un colis postal ? Un cadeau empoisonné, au sens propre ?
Deux coups sonnèrent sur la vieille pendule de la cuisine. Laurent se rendit compte qu’il n’avait pas mangé depuis la veille au soir. Il descendit à la cave. Remonta un bocal de foie gras et une bouteille de Pécharmant. Il mangea distraitement, contrairement à son habitude, perdu dans des pensées morbides. Son esprit vagabondait dans la forêt d’Eyzattes. Une intuition, dépourvue de toute logique, envahissait sa pensée : c’était là-bas, sous les châtaigniers et les chênes verts, que se trouvait la vérité. La bouteille était presque finie. Il prit son bâton et sortit. Il gravit d’un pas rapide la petite route jusqu’à la maison du crime, encore cernée d’une clôture de ruban de plastique rouge et blanc soutenue par des poteaux de fer torsadé qui commençaient déjà à rouiller. Il s’engagea dans le sentier qui s’enfonçait dans la forêt, espérant y trouver, sinon des indices, du moins une inspiration.
Son bâton à la main, il marchait lentement en regardant machinalement le sol. Dans l’attitude habituelle du chercheur de champignons. La terre était tellement détrempée par la pluie des derniers jours qu’il n’espérait rien trouver d’intéressant. Il n’y avait que des « faux ». Des mycènes et collybies, petits champignons qui élisent domicile sur des souches en putréfaction. Des armillaires et des pleurotes, tous comestibles, mais qu’on dédaigne dans le Périgord où les armoires de chaque maison sont remplies en toute saison de cèpes en conserve.
Soudain, son regard fut attiré par un reflet argenté à dix pas devant lui. C’était un objet métallique qui reposait sur l’humus, à demi enfoui sous des feuilles de chêne humides. Il s’en approcha doucement et, à mi-parcours, son cœur se mit à battre très fort. Il s’arrêta. La surface métallique était celle du canon d’un revolver. Reprenant ses esprits il tira de sa poche un kleenex dans le but de saisir l’objet sans laisser d’empreinte puis avança doucement. Comme il se penchait pour ramasser l’arme il la reconnut ; car il l’avait déjà vue plus d’une fois. C’était le pistolet à amorces du fils cadet des Reynac que le facteur, le filleul de Laurent, avait offert à l’enfant pour sa fête. Le gosse, assez turbulent, en menaçait les invités, faisant l’exaspération des parents. Malgré une vue encore très bonne, Laurent avait été abusé par le réalisme du jouet. Il se sentit très stupide. Il resta debout quelques secondes, son kleenex à la main, dans une pose rigide qu’il jugeait ridicule. L’état de choc dont il n’était pas encore sorti justifiait, certes, sa méprise. Mais l’émotion qui l’avait troublée était aussi factice que l’arme ; quel rapport pouvait-il exister entre un revolver et un meurtre par empoisonnement ?
Tout le monde nous trompe, pensa-t-il. La police, les médias. Jusqu’aux fabricants de jouets ! Il prit le revolver entre ses doigts, protégés par le mouchoir, comme s’il s’était agi d’un vrai et le mit dans sa poche. En relevant la tête il aperçut entre les feuilles d’un buisson un petit cèpe de la taille et de la forme d’un bouchon de champagne. Il avait poussé là, comme par miracle, profitant d’un fugitif rayon de soleil et d’un sol très favorable, sur une petite bosse que l’eau n’avait pas trop détrempée. Laurent sortit son laguiole et coupa le champignon au ras de sa racine. Il n’était pas du genre mystique mais à ce moment, seul dans cette forêt triste et humide, il ressentit, comme tous les hommes aux moments forts de leur vie, la présence d’une force surnaturelle. Le destin, ou autre chose, l’avait conduit jusqu’à cet endroit pour le mettre en présence de ces deux symboles, de vie et de mort. Il composait mentalement les premiers vers d’une poésie qui s’intitulerait « le revolver et le champignon ». Très vite il se sentit ridicule et consacra toute sa pensée à ses amis que la découverte du jouet avait rendus si proches. Il huma longuement le petit cèpe. Ce parfum délicat et boisé, c’était un concentré de l’atmosphère des forêts du Périgord ; ce pays qu’il aimait tant et qu’il n’aurait jamais quitté pour un empire. Il revit en mémoire les six assiettes, sur la table, dans la maison du drame. C’avait été leur dernier plaisir !
Ainsi qu’il le faisait souvent lorsqu’il était certain de ne pouvoir trouver suffisamment de cèpes pour cuisiner une omelette, il épousseta le petit champignon avec un mouchoir en papier et, dans un geste solennel de communion païenne, le porta à sa bouche.
Le cèpe, à l’état cru, peut s’avérer indigeste chez certaines personnes si on le consomme en grande quantité. Mais sans cuisson ni préparation il possède, selon certains puristes, un arôme inimitable qui rappelle celui de la truffe.
Laurent mâcha longuement. Il ressentait un immense plaisir gustatif mêlé de culpabilité. Il revoyait les corps épars des Reynac ; et surtout celui de la petite fille qu’il avait vu en premier. Il dut se faire violence pour ne pas pleurer et se remit à marcher vers les profondeurs de la forêt.
Soudain il fut saisi d’une crampe au genou. Il s’arrêta. Les arbres autour de lui changeaient de couleur. Il s’assit. Les écorces des chênes devenaient jaune paille et dans le même temps les troncs s’étiraient vers le ciel. Aux faîtes des arbres les ramures devenaient des épis. Il était devenu une minuscule fourmi dans un immense champ de blé. Il contempla ce merveilleux spectacle sans la moindre frayeur et ses yeux se posèrent sur son bras droit. Qui grossissait et s’allongeait, rampant sur le sol comme un serpent et devenant peu à peu la partie essentielle de son corps. Il s’allongea et leva son bras vers le zénith, obéissant à une impérieuse nécessité. Maintenant, sa main touchait le ciel, qui était devenu noir et où les étoiles s’allumaient une à une. Il toucha de l’index la plus brillante. À ce contact, l’astre émit un petit son cristallin. Il toucha d’autres étoiles qui produisaient chacune des notes différentes. Il composait une mélodie céleste, la plus belle qu’il eût jamais entendue.
Il joua longtemps ainsi avec les étoiles jusqu’à ce que, soudain, une fantastique explosion lui déchirât l’estomac. Il regarda autour de lui. Les arbres avaient repris leur couleur terne et le ciel était gris. Une bruine glaciale lui tombait sur le corps. Les hallucinations avaient laissé la place à la triste réalité mais son esprit embrumé n’arrivait pas à se concentrer. Il se sentait mal. Il souffrait. Il voulait pleurer mais n’en avait pas la force.
Il n’établit pas tout de suite le lien entre le petit champignon qu’il venait de manger et la mort qu’il sentait venir. Il l’aurait fait plus vite s’il avait su que les victimes des récentes intoxications dont on parlait dans les journaux avaient cueilli des cèpes au même endroit. Dans la forêt d’Eyzattes !
Il mourut sans comprendre qu’il était, avec eux, une des premières victimes de la troisième guerre mondiale...
Une guerre qui n’était ni nucléaire, ni biologique, ni chimique. Une guerre qui durerait très longtemps et qui serait, celle là, vraiment la dernière !
À moins que...