II

 

 

Rentré chez lui, il reprit progressivement ses esprits et se mit à réfléchir. Deux jours auparavant il avait lu dans le journal local un petit article qui relatait la disparition d’une famille de quatre personnes à Périgueux, intoxiquée par des champignons. Il ne pouvait s’empêcher de faire le lien entre les deux affaires. À la lecture du papier il avait déploré l’imprudence criminelle de certaines personnes, mais cette fois il connaissait les victimes et il lui apparaissait de plus en plus improbable, voire impossible que Jean- Louis Reynac, un enfant du pays qui aimait et connaissait la nature ait pu commettre une telle confusion. Quand vinrent à ses oreilles les rumeurs faisant état d’un suicide, il n’y crut pas un seul instant. Mais lorsque l’enquête de la police fut interrompue, il se résolut à découvrir la vérité. La version officielle ne le satisfaisait pas. Trop de mystères ; et trop de mensonges !          

 

Le soir de ce funeste samedi il s’était rendu à la gendarmerie pour y faire sa déposition. L’adjudant Guigal en personne l’avait reçu. Les deux hommes se connaissaient bien et l’interrogatoire ressemblait davantage à une conversation entre voisins qu’à une investigation policière. Laurent n’avait rien appris aux gendarmes qu’ils ne sachent déjà. Mais quand il sortit de la gendarmerie, il en savait autant sur l’affaire que les représentants de la loi. Du moins le croyait-il. Et, pour ce qui concernait les faits objectifs il avait raison. Mais pas pour les conclusions !

 

Les Reynac avaient été vus pour la dernière fois le vendredi soir par la fille des buralistes qui revenait à pied d’une visite à son petit ami, au village voisin. Après avoir suivi le sentier au milieu d’un champ de maïs, elle avait débouché sur la nationale à la hauteur de la ferme du fils Beynat. En suivant la route qui longeait la forêt, elle avait vu la famille qui rentrait par le petit chemin qui menait à la maison. Les enfants étaient très agités et criaient très fort. Les parents marchaient côte à côte, se tenant par la main. Jean-Louis tenait un panier à la main. L’image d’une famille heureuse en promenade !

 

Laurent entreprit de raisonner logiquement. Pour cela il débarrassa son esprit de tous les propos, sensés ou fantaisistes, qui avaient été tenus sur l’affaire ; aussi bien par la presse et la population que par la police. En n’excluant aucune hypothèse, fut-elle extravagante.

 

Il bâtit sa réflexion autour de ces deux mots : comment ? Et pourquoi ?

 

Pour le premier, il n’eut pas à réfléchir longtemps. Toute une famille avait trouvé la mort en même temps. Quelle pouvait en être la cause ? Le gaz ? Impossible ! Il n’y avait pas la moindre odeur dans la maison. Le monoxyde de carbone ? À exclure ! La cheminée des Reynac ne fonctionnait qu’en hiver. Et d’ailleurs le chat ne présentait aucun symptôme. Il aurait pu être absent de la maison et y pénétrer après la mort de ses occupants mais Laurent savait que Diavolo, d’un naturel très casanier, ne sortait jamais dehors. Et si, par extraordinaire, une mort par asphyxie accidentelle avait été la cause du drame, la gendarmerie l’aurait découvert très vite et l’aurait annoncé immédiatement. Non ! Tout indiquait que les Reynac avaient succombé à un empoisonnement alimentaire. La position des corps, l’absence de plaies, ne laissaient aucun doute là-dessus.

 

Concernant le pourquoi, il incluait aussi bien les questions que se posait Laurent sur les invraisemblances qu’il constatait dans l’attitude de la police que dans le mobile d’un éventuel crime.

 

Pourquoi l’adjudant Guigal n’avait-t-il pas mentionné à la presse la présence d’un plat de champignons sur la table ? Il aurait pu, en présentant à la presse l’hypothèse la plus évidente, éviter que la panique s’emparât de la ville. La seule réponse possible était qu’il n’y croyait pas.

 

Pourquoi, si l’amanite phalloïde était le coupable, la police avait-elle tant attendu avant d’arriver à sa conclusion ?

 

Pourquoi, pour une banale histoire d’empoisonnement par les champignons, des policiers étaient-ils venus de si loin pour enquêter, comme pour une importante affaire criminelle ?

 

Laurent Beynat, sans trouver la réponse à ces questions, en déduisit seulement qu’il y avait dans cette affaire quelque chose de mystérieux qui en faisait autre chose qu’un simple fait divers.

 

Il fallait maintenant comprendre quelle était la cause première de l’empoisonnement. Il y avait trois possibilités : suicide, crime, accident.

 

Le suicide, il l’avait rejeté d’emblée. Mais, conformément à la promesse qu’il s’était faite d’envisager tous les cas possibles, il s’obligea à imaginer cette éventualité. Il est vrai que les gens qui se donnent la mort ne montrent pas toujours des signes de dépression ou de désespoir. Laurent l’avait constaté au cours de sa vie. Il avait une vingtaine d’années lorsqu’un de ses amis du même âge, s’était brûlé la cervelle sans raison apparente. Mais là, il s’agissait d’une famille entière. Les Reynac semblaient unis, heureux et sans problème ; peut-être Jean-Louis ou sa femme se savaient-ils atteints d’une maladie incurable ? Peut-être, bien que cette évocation fut très pénible à Laurent, l’un trompait-il l’autre ? Mais pourquoi avoir sacrifié les enfants et la grand-mère ? Il semblait impossible que des chrétiens convaincus comme étaient ses amis aient pu perpétrer, contre eux-mêmes et contre leurs proches, un tel crime contre la morale. Et aucun mot n’avait été posé en évidence comme en laissent presque toujours les désespérés pour expliquer leur geste. Quant à l’hypothèse d’un sacrifice rituel à laquelle la population de C... s’était ralliée au début, Laurent était assez bien placé pour savoir qu’elle ne tenait pas debout. Les Reynac étaient des gens ouverts, francs et sensés ; d’un caractère affirmé et sans complexe, ils avaient le profil exactement opposé à celui de victimes potentielles de sectes dangereuses. De plus, Laurent avait vu Jean-Louis la veille de sa mort. Il était jovial et causant comme à l’ordinaire. Non ! L’empoisonnement était, à coup sur, involontaire.

 

Il étudia ensuite l’hypothèse d’un meurtre. Celle-là aussi paraissait  insensée. Mais il devait l’envisager sans à-priori. Outre le manque d’indices matériels qui semblait l’exclure, il y avait surtout une absence évidente de mobile. Les Reynac n’avaient aucun ennemi. Ils étaient bien en procès contre une lointaine cousine depuis plusieurs années pour une histoire d’héritage, mais l’affaire était en passe de s’arranger à l’amiable. Et l’objet du litige, quelques milliers d’euros, ne justifiait pas l’assassinat de toute une famille. Y avait-il eu dans le passé de Jean-Louis ou de sa femme, un événement qui aurait généré un désir de vengeance si intense qu’il aurait amené quelqu’un à massacrer la famille ? Laurent, qui les connaissait tous deux depuis leur naissance ne pouvait l’admettre. Mis à part leurs histoires d’adolescents, qui sont communes à tous et génèrent des jalousies violentes, mais sans lendemain, ils avaient mené une vie tranquille où le plus zélé des journalistes à scandales n’aurait pas trouvé matière à écrire la moindre ligne. Non ! Le crime intentionnel était une supposition inacceptable !

 

Restait l’accident. C’était la dernière hypothèse à examiner, mais celle là, autant que les autres était dure à avaler. Jean-Louis Reynac et sa femme Gilberte connaissaient trop bien les champignons pour avoir mis dans leur panier une amanite phalloïde au milieu des cèpes et des girolles bourrues. Et si un des enfants y avait ajouté un exemplaire d’une autre espèce, ils s’en seraient rendu compte, même après la cuisson. La vérité était ailleurs. Mais où ?

 

Laurent s’assit dans le petit bureau qu’il avait aménagé dans un coin de sa chambre et alluma son ordinateur. Il consulta de nouveau l’article qu’il avait déjà lu dans le journal et n’y apprit rien de plus. Le chat noir sauta sur la petite table et s’allongea à coté de l’écran. Laurent n’était pas habitué à cette présence. Il n’avait jamais possédé de chat. Mais il s’était fait un devoir de recueillir celui de ses amis, comme s’il s’était agi d’un pauvre orphelin. Diavolo plongea son regard perçant dans les yeux de son nouveau maître. Un regard inquiétant. Laurent le soutint quelques secondes, puis abandonna, saisi d’un frisson irrépressible. Les pupilles verticales, d’un noir insondable au milieu des deux amandes vert pâle, avaient quelque chose de diabolique. S’il avait pu parler, le seul témoin du drame, qu’aurait-t-il raconté ? Peut-être connaissait-il la réponse aux questions qui tourmentaient un cerveau humain ?

 

Diavolo avait assurément de la chance de vivre à une époque dominée par la science ! Au moyen-âge, si pareil fait s’était produit, on l’aurait immédiatement crucifié sur le portail d’une grange. D’ailleurs on n’en était pas si loin ; dans l’hystérie collective qui avait suivi la macabre découverte, on avait entendu certaines voix murmurer que c’était lui le coupable. Le chat ferma les yeux et Laurent lui caressa la tête. Il se mit à ronronner, puis s’endormit. Son maître poursuivit ses recherches sur internet. Il apprit que, le jour même de la publication de l’article, une famille en Charente avait été empoisonnée ; on ne parlait pas de champignons ; mais la coïncidence était troublante !

 

Laurent quitta son bureau et, tout en marchant dans la maison, entreprit de reconstituer la scène en fonction de ce qu’il avait vu :

 

 Les Reynac sont attablés autour du repas. La grand-mère ressent les premières douleurs. On la porte jusqu’à son lit. Les enfants et les parents se sentent mal. Ils montent à l’étage où se trouvent leurs chambres. Les parents s’allongent sur leur lit et comprennent vite qu’ils vont mourir. Les enfants aussi prennent conscience qu’un drame est en train de se dérouler. Ils courent en tous sens jusqu’à ce que la paralysie les saisisse. L’aîné s’écroule dans le corridor. La petite descend l’escalier avec son autre frère qui s’immobilise au milieu. Elle court jusqu’à la porte pour demander de l’aide et a juste le temps d’en actionner la poignée avant de s’écrouler.

 

Une telle évocation mit Laurent dans un état de tristesse qu’il voulut chasser en reprenant ses recherches sur son ordinateur.     

 

Il consulta un site dédié aux champignons. En ouvrant un chapitre consacré à l’amanite phalloïde il ne s’attendait pas à y trouver grand chose. Pourtant, au fur et à mesure qu’il lisait, il sentait l’effroi le saisir et la sueur mouiller ses vêtements. Peu à peu la vérité éclairait son esprit et les conclusions s’imposaient d’elles-mêmes : 1) l’attitude de l’adjudant Guigal était parfaitement compréhensible, 2) la police avait menti, 3) la thèse de l’accident était à exclure ; il s’agissait bien d’un crime !

    

 

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