Première partie
I
Laurent Beynat était une des personnalités les plus appréciées et estimées à C... Il était l’ami du maire, bien qu’il ne partageât pas ses convictions politiques, et aussi celui du curé, qui lui reprochait souvent son manque d’assiduité à la messe du dimanche. Parrain du facteur, ami et voisin des Reynac, il avait été, plus que tout autre, profondément affecté par le drame.
Loin de l’image courante et péjorative colportée par certains citadins obtus qui représente les agriculteurs comme des brutes épaisses passant leur temps entre le bistrot et les champs, Laurent était un homme fin, intelligent, et ouvert. Ayant juste atteint la soixantaine, il avait abandonné son entreprise d’élevage d’oies à son fils et sa belle fille et profitait de son temps libre pour agrandir ses connaissances. Sur son ordinateur il conversait par internet avec des correspondants du monde entier. Sa qualité de conseiller municipal chargé des affaires culturelles lui avait permis d’exercer au service de la collectivité ses talents d’informaticien en créant le site web de l’office du tourisme. Il avait en outre conçu un site consacré au foie gras, aux truffes, aux cèpes et autres spécialités gastronomiques du Périgord. Le nombre de visites en faisait le produit internet le plus populaire dans ce domaine et Laurent, dont la modestie n’était pas la principale qualité, en concevait une légitime fierté.
Il pensait, non sans raison, représenter l’image idéale d’un paysan du début du 21e siècle.
Ce début d’automne était empreint de morosité. Après une saison touristique exceptionnelle qui avait vu les restaurants et les hôtels se remplir de touristes jusqu’à la mi-septembre, le calme qui régnait alors sur le Périgord rendait, par contraste, les gens tristes. Le soleil avait brillé comme jamais. Pas le moindre nuage gris pendant trois mois ! Une affluence record dans les sites touristiques ; châteaux, grottes préhistoriques, promenades en canoë sur la Dordogne et la Vézère ; partout on avait fait le plein. Et la pluie s’était mise à tomber. Sans discontinuer. Donnant à cette région, si riante d’ordinaire, un air mélancolique qui était exactement à l’opposé de sa nature.
Laurent Beynat, qui vivait depuis sa première enfance en communion intime avec la nature, ressentait profondément cette tristesse qui imprégnait le pays. Le drame qui frappait C... semblait être un événement annoncé par le ciel. Laurent était la deuxième personne qui avait franchi le seuil de la maison des Reynac après la découverte du drame par le facteur. Il sortait de la boulangerie, une baguette à la main, et s’apprêtait à monter dans sa voiture, lorsque la fourgonnette postale conduite par son filleul s’était arrêtée à sa hauteur. Celui-ci, d’une voix déformée par une intense émotion, lui avait dit qu’il se passait quelque chose de terrible chez les Reynac et qu’il allait prévenir la gendarmerie. Laurent s’était rendu sur les lieux, tout près de sa propre maison, et y avait découvert la scène d’horreur que seuls les gendarmes après lui avaient pu voir.
Le choc et le chagrin qui l’avaient submergé altéraient quelque peu son esprit critique. En voyant la poêle dans la cuisine qui contenait des cèpes et quelques pieds de moutons, qu’on appelle localement girolles bourrues, il pensa tout de suite qu’un autre champignon y était caché. Mais il ne fit pas l’examen détaillé du plat. En sortant, il croisa les gendarmes qui, en voyant son visage décomposé, s’attendaient au pire.
Incapable de conduire, il laissa sa voiture près de la maison, au bout du sentier de terre battue qui la reliait à la route et regagna à pied sa demeure. C’était un modeste bâtiment, construit dans le style du pays attenant à la ferme de son fils. Il l’occupait depuis la mort de sa femme, survenue cinq ans plus tôt. Les Beynat et les Reynac étaient les seuls habitants de ce lieu dit appelé Eyzattes. Un endroit agréable, à l’orée de la forêt du même nom, où coulait un petit ruisseau qui donnait au paysage un cachet charmant.