Alain KOTSOV

 

 

MYCOTHANATOSE

 

 

 

Prologue

 

Ce fut un terrible choc dans la petite ville de C... Lorsque tous les membres de la famille Reynac moururent le même jour. Six morts d’un seul coup ! Dans cette tranquille commune du Périgord noir ils étaient connus de tous et chaque habitant fut bouleversé à l’annonce de cette horrible nouvelle.

 

Leurs cadavres, gisant épars dans la maison, avaient été découverts par le facteur lors de sa tournée matinale. On était samedi et, comme à chaque fin de semaine, le courrier n’était pas abondant. Le facteur en profitait souvent pour se faire offrir un café et discuter un peu avec les gens du pays. N’obtenant pas de réponse à son coup de sonnette, il avait poussé la porte qui était entrouverte et observé une scène de cauchemar.

 

La petite Léa, six ans, une enfant si gaie et si gentille et qu’il connaissait très bien, était étendue sur le carrelage de l’entrée, la face tournée vers le plafond et portant les traces d’une intense douleur, les yeux révulsés et la bouche violette crispée dans une moue grotesque. Contournant le corps de la fillette il s’était dirigé vers la chambre du bas, au fond du couloir, où il avait trouvé la grand-mère allongée sur son lit, tout habillée, dans une pose sereine mais avec la même expression douloureuse sur le visage. Le corps du fils aîné était recroquevillé au milieu de l’escalier, agrippé aux barreaux de la rampe. Le deuxième garçon gisait sur la moquette du couloir de l’étage et les deux parents reposaient sur le lit conjugal, dans la chambre du haut, étrangement enlacés. Diavolo, le chat noir, qui contemplait d’un oeil indifférent cet affreux spectacle, et les poissons exotiques de l’aquarium étaient les seuls occupants encore en vie de la maison.

 

Le facteur, épouvanté, remonta dans sa 4L et gagna à toute vitesse le centre du bourg, à deux kilomètres de là. Il fit part à tout le monde de son horrible expérience et, au milieu de la journée, la panique s’était emparée de la ville. On pensait au crime d’un rôdeur, du genre pervers, car c’était la thèse émise par le premier témoin. Les gendarmes, qui bouclaient la maison, avaient vite compris que ce n’était pas le cas. Aucune trace de coups ni d’effraction ; pas le moindre indice évoquant l’intrusion d’un étranger. Le sol, détrempé par la pluie qui tombait depuis une semaine, avait été examiné autour de la porte et aucune trace fraîche ne signalait d’autre passage que ceux des habitants et du facteur. La maréchaussée se perdait en conjectures ; mais il fallait avant tout rassurer la population.

 

L’adjudant de gendarmerie Guigal fit le soir une brève déclaration devant des journalistes de la presse régionale. Les journaux du pays, les radios et même la station locale de France 3 étaient présents. Les médias nationaux, ou plutôt parisiens, qui n’avaient pas encore pris conscience du profit qu’ils pouvaient tirer de la relation de cette affaire, n’avaient envoyé personne. L’adjudant déclara qu’il n’y avait pas eu meurtre et que les premiers éléments de l’enquête semblaient indiquer une mort par empoisonnement.

 

Cette déclaration, loin d’apaiser les consciences, fut plutôt la source d’un renouveau de panique. On admettait que l’hécatombe n’était pas l’œuvre d’un criminel sadique, mais cette certitude amenait plus de questions qu’elle n’en résolvait.

 

On commença alors à évoquer l’hypothèse d’un suicide collectif, inspiré par une secte. Peu à peu tout le monde se rallia à cette idée car elle était très séduisante ; en oubliant que les Reynac étaient des gens très « normaux », catholiques pratiquants, n’avaient jamais professé d’opinion bizarre, et que rien n’indiquait qu’ils avaient pu avoir, de près ou de loin, des contacts avec une organisation sectaire.

 

La rumeur circula et s’étendit. Les médias nationaux s’intéressèrent à l’affaire et, sur une grande chaîne de télévision, trois minutes en fin de JT furent consacrées à la mystérieuse disparition de la famille Reynac. Et l’occasion fut donnée à quelques charlatans de débiter des sornettes devant des millions de téléspectateurs.

 

Quant à l’adjudant Guigal, il avait agi d’une façon désastreuse qui allait lui être reprochée par sa hiérarchie. Son expérience dans la gendarmerie rurale en avait fait un homme honnête et dévoué mais la communication n’était pas son fort. Jamais avant cette affaire il ne s’était trouvé face à des journalistes.

 

Dans la maison du drame où il était entré en compagnie de deux de ses hommes, il avait trouvé dans la cuisine une table mise et les restes d’un repas inachevé. Au milieu de la table était posée une poêle à moitié pleine de champignons. Les assiettes en contenaient aussi, avec des morceaux d’un canard dont la carcasse était dans un plat sur la cuisinière. Contrairement à ce qui aurait semblé évident pour un observateur, il ne crut pas du tout à une intoxication causée par des champignons vénéneux. En bon militaire, il ne s’en tenait qu’aux faits et, devant la presse, il ne dit que ce qu’il savait ; c’est à dire très peu !

 

Et pour éviter la panique, il avait écarté dans sa déclaration l’hypothèse criminelle. Avec une infinie répugnance, car il était persuadé que cette version était la bonne ! 

 

Le lendemain la gendarmerie fut dessaisie de l’enquête. Les policiers investirent les lieux du drame. Des échantillons de nourriture avaient été prélevés par les gendarmes dès leur arrivée, et envoyés à la police scientifique ; les cadavres étaient à la morgue, et rien ne semblait justifier la poursuite des investigations. Pourtant, on continuait de circuler aux abords de la maison dont l’accès était sévèrement gardé. Des policiers en uniforme interrogeaient les villageois ; mais ils n’étaient pas les seuls à enquêter. Des voitures immatriculées hors du département amenaient des hommes en imperméable gris qui ne répondaient pas aux questions des journalistes et restaient très discrets vis à vis de la population. Une discrétion qui ne contribuait en rien à l’apaisement.

 

La tension retomba d’un coup lorsque le commissaire divisionnaire qui était en charge de l’enquête déclara que les investigations menées par les médecins et la police scientifique concluaient, sans le moindre doute, à une intoxication par les champignons ; en l’occurrence le plus dangereux, celui qui est responsable de 95 pour cent des empoisonnements de ce type : l’amanite phalloïde !

 


II

 

 

Dans le monde varié et passionnant des champignons, plus encore que dans celui des hommes, on ne doit pas se fier aux apparences. Certains, au-delà d’un aspect terne ou repoussant, se révèlent d’excellents comestibles. D’autres, en revanche, cachent derrière une noble allure et une livrée colorée une menace qui peut être mortelle. Parmi ceux-là l’amanita phalloides détient un triste record. C’est une des espèces les plus toxiques et c’est, sans conteste, la plus meurtrière. L’amanite phalloïde n’est certes pas le seul soldat de ce bataillon funeste, mais trois atouts essentiels lui ont conféré le rôle de chef incontesté des espèces mortelles ; certaines sont rares, d’autres sont trop petites ou trop insignifiantes pour tenter un ramasseur néophyte, d’autres enfin recèlent une trop faible quantité de poison pour provoquer la mort à moins d’en ingérer des quantités importantes, difficiles à rassembler en une seule cueillette. Le roi des champignons vénéneux est exempt de ces défauts : on le trouve partout, il est beau et appétissant, et un seul individu peut tuer plusieurs personnes !

 

Sa seule faiblesse, qui heureusement met à l’abri de son pouvoir meurtrier toute personne prudente et sensée, est l’impossibilité de le confondre avec une espèce comestible. Chez les amanites on trouve le meilleur et le pire ! L’oronge, bolet des césars, le meilleur champignon au monde pour les connaisseurs, peut dans certains cas être confondue avec la magnifique amanite tue mouche, d’ailleurs nommée aussi fausse oronge, qui ne provoque qu’un délire hallucinatoire passager. Mais ceux pour qui elle est familière ne peuvent être abusés par la ressemblance. Quant à l’amanite panthère, très toxique, elle est très semblable à la délicieuse golmotte, ou amanite rubescente. Pourtant, les gens qui connaissent l’une et l’autre ne se trompent jamais. Et ceux qui ont la modestie de reconnaître leur ignorance délaissent systématiquement tous les exemplaires du genre amanite, aisément reconnaissables à leur anneau autour de la tige et à la volve à la base du pied.

 

Si les intoxications bénignes peuvent frapper n’importe qui, les accidents mortels ne sont dus qu’à l’inconscience ou à l’imprudence. Ils atteignent plutôt les enfants ou les ramasseurs occasionnels, le plus souvent des citadins qui croient que tous les champignons sont comestibles. Il arrive aussi qu’une récolte déjà vérifiée soit contaminée par un gamin qui ajoute dans le panier rempli de cèpes et de girolles une amanite phalloïde qu’il aura ramassée et mise dans sa poche pendant la promenade en forêt avec ses parents. Mais dans ce cas il faut, pour que l’accident ait lieu, que la personne qui va cuisiner les champignons ne remarque pas l’intrus. Les circonstances pouvant provoquer de tels accidents sont, on le voit, assez improbables ; pourtant l’amanite phalloïde tue, chaque année, quelques dizaines de personnes.      


Première partie

 

 

 

I

 

 

Laurent Beynat était une des personnalités les plus appréciées et estimées à C... Il était l’ami du maire, bien qu’il ne partageât pas ses convictions politiques, et aussi celui du curé, qui lui reprochait souvent son manque d’assiduité à la messe du dimanche. Parrain du facteur, ami et voisin des Reynac, il avait été, plus que tout autre, profondément affecté par le drame.

 

Loin de l’image courante et péjorative colportée par certains citadins obtus qui représente les agriculteurs comme des brutes épaisses passant leur temps entre le bistrot et les champs, Laurent était un homme fin, intelligent, et ouvert. Ayant juste atteint la soixantaine, il avait abandonné son entreprise d’élevage d’oies à son fils et sa belle fille et profitait de son temps libre pour agrandir ses connaissances. Sur son ordinateur il conversait par internet avec des correspondants du monde entier. Sa qualité de conseiller municipal chargé des affaires culturelles lui avait permis d’exercer au service de la collectivité ses talents d’informaticien en créant le site web de l’office du tourisme. Il avait en outre conçu un site consacré au foie gras, aux truffes, aux cèpes et autres spécialités gastronomiques du Périgord. Le nombre de visites en faisait le produit internet le plus populaire dans ce domaine et Laurent, dont la modestie n’était pas la principale qualité, en concevait une légitime fierté.

 

Il pensait, non sans raison, représenter l’image idéale d’un paysan du début du 21e siècle.

 

Ce début d’automne était empreint de morosité. Après une saison touristique exceptionnelle qui avait vu les restaurants et les hôtels se remplir de touristes jusqu’à la mi-septembre, le calme qui régnait alors sur le Périgord rendait, par contraste, les gens tristes. Le soleil avait brillé comme jamais. Pas le moindre nuage gris pendant trois mois ! Une affluence record dans les sites touristiques ; châteaux, grottes préhistoriques, promenades en canoë sur la Dordogne et la Vézère ; partout on avait fait le plein. Et la pluie s’était mise à tomber. Sans discontinuer. Donnant à cette région, si riante d’ordinaire, un air mélancolique qui était exactement à l’opposé de sa nature.

 

Laurent Beynat, qui vivait depuis sa première enfance en communion intime avec la nature, ressentait profondément cette tristesse qui imprégnait le pays. Le drame qui frappait C... semblait être un événement annoncé par le ciel. Laurent était la deuxième personne qui avait franchi le seuil de la maison des Reynac après la découverte du drame par le facteur. Il sortait de la boulangerie, une baguette à la main, et s’apprêtait à monter dans sa voiture, lorsque la fourgonnette postale conduite par son filleul s’était arrêtée à sa hauteur. Celui-ci, d’une voix déformée par une intense émotion, lui avait dit qu’il se passait quelque chose de terrible chez les Reynac et qu’il allait prévenir la gendarmerie. Laurent s’était rendu sur les lieux, tout près de sa propre maison, et y avait découvert la scène d’horreur que seuls les gendarmes après lui avaient pu voir.

 

Le choc et le chagrin qui l’avaient submergé altéraient quelque peu son esprit critique. En voyant la poêle dans la cuisine qui contenait des cèpes et quelques pieds de moutons, qu’on appelle localement girolles bourrues, il pensa tout de suite qu’un autre champignon y était caché. Mais il ne fit pas l’examen détaillé du plat. En sortant, il croisa les gendarmes qui, en voyant son visage décomposé, s’attendaient au pire.

 

Incapable de conduire, il laissa sa voiture près de la maison, au bout du sentier de terre battue qui la reliait à la route et regagna à pied sa demeure. C’était un modeste bâtiment, construit dans le style du pays attenant à la ferme de son fils. Il l’occupait depuis la mort de sa femme, survenue cinq ans plus tôt. Les Beynat et les Reynac étaient les seuls habitants de ce lieu dit appelé Eyzattes. Un endroit agréable, à l’orée de la forêt du même nom, où coulait un petit ruisseau qui donnait au paysage un cachet charmant.

 

 

II

 

 

Rentré chez lui, il reprit progressivement ses esprits et se mit à réfléchir. Deux jours auparavant il avait lu dans le journal local un petit article qui relatait la disparition d’une famille de quatre personnes à Périgueux, intoxiquée par des champignons. Il ne pouvait s’empêcher de faire le lien entre les deux affaires. À la lecture du papier il avait déploré l’imprudence criminelle de certaines personnes, mais cette fois il connaissait les victimes et il lui apparaissait de plus en plus improbable, voire impossible que Jean- Louis Reynac, un enfant du pays qui aimait et connaissait la nature ait pu commettre une telle confusion. Quand vinrent à ses oreilles les rumeurs faisant état d’un suicide, il n’y crut pas un seul instant. Mais lorsque l’enquête de la police fut interrompue, il se résolut à découvrir la vérité. La version officielle ne le satisfaisait pas. Trop de mystères ; et trop de mensonges !          

 

Le soir de ce funeste samedi il s’était rendu à la gendarmerie pour y faire sa déposition. L’adjudant Guigal en personne l’avait reçu. Les deux hommes se connaissaient bien et l’interrogatoire ressemblait davantage à une conversation entre voisins qu’à une investigation policière. Laurent n’avait rien appris aux gendarmes qu’ils ne sachent déjà. Mais quand il sortit de la gendarmerie, il en savait autant sur l’affaire que les représentants de la loi. Du moins le croyait-il. Et, pour ce qui concernait les faits objectifs il avait raison. Mais pas pour les conclusions !

 

Les Reynac avaient été vus pour la dernière fois le vendredi soir par la fille des buralistes qui revenait à pied d’une visite à son petit ami, au village voisin. Après avoir suivi le sentier au milieu d’un champ de maïs, elle avait débouché sur la nationale à la hauteur de la ferme du fils Beynat. En suivant la route qui longeait la forêt, elle avait vu la famille qui rentrait par le petit chemin qui menait à la maison. Les enfants étaient très agités et criaient très fort. Les parents marchaient côte à côte, se tenant par la main. Jean-Louis tenait un panier à la main. L’image d’une famille heureuse en promenade !

 

Laurent entreprit de raisonner logiquement. Pour cela il débarrassa son esprit de tous les propos, sensés ou fantaisistes, qui avaient été tenus sur l’affaire ; aussi bien par la presse et la population que par la police. En n’excluant aucune hypothèse, fut-elle extravagante.

 

Il bâtit sa réflexion autour de ces deux mots : comment ? Et pourquoi ?

 

Pour le premier, il n’eut pas à réfléchir longtemps. Toute une famille avait trouvé la mort en même temps. Quelle pouvait en être la cause ? Le gaz ? Impossible ! Il n’y avait pas la moindre odeur dans la maison. Le monoxyde de carbone ? À exclure ! La cheminée des Reynac ne fonctionnait qu’en hiver. Et d’ailleurs le chat ne présentait aucun symptôme. Il aurait pu être absent de la maison et y pénétrer après la mort de ses occupants mais Laurent savait que Diavolo, d’un naturel très casanier, ne sortait jamais dehors. Et si, par extraordinaire, une mort par asphyxie accidentelle avait été la cause du drame, la gendarmerie l’aurait découvert très vite et l’aurait annoncé immédiatement. Non ! Tout indiquait que les Reynac avaient succombé à un empoisonnement alimentaire. La position des corps, l’absence de plaies, ne laissaient aucun doute là-dessus.

 

Concernant le pourquoi, il incluait aussi bien les questions que se posait Laurent sur les invraisemblances qu’il constatait dans l’attitude de la police que dans le mobile d’un éventuel crime.

 

Pourquoi l’adjudant Guigal n’avait-t-il pas mentionné à la presse la présence d’un plat de champignons sur la table ? Il aurait pu, en présentant à la presse l’hypothèse la plus évidente, éviter que la panique s’emparât de la ville. La seule réponse possible était qu’il n’y croyait pas.

 

Pourquoi, si l’amanite phalloïde était le coupable, la police avait-elle tant attendu avant d’arriver à sa conclusion ?

 

Pourquoi, pour une banale histoire d’empoisonnement par les champignons, des policiers étaient-ils venus de si loin pour enquêter, comme pour une importante affaire criminelle ?

 

Laurent Beynat, sans trouver la réponse à ces questions, en déduisit seulement qu’il y avait dans cette affaire quelque chose de mystérieux qui en faisait autre chose qu’un simple fait divers.

 

Il fallait maintenant comprendre quelle était la cause première de l’empoisonnement. Il y avait trois possibilités : suicide, crime, accident.

 

Le suicide, il l’avait rejeté d’emblée. Mais, conformément à la promesse qu’il s’était faite d’envisager tous les cas possibles, il s’obligea à imaginer cette éventualité. Il est vrai que les gens qui se donnent la mort ne montrent pas toujours des signes de dépression ou de désespoir. Laurent l’avait constaté au cours de sa vie. Il avait une vingtaine d’années lorsqu’un de ses amis du même âge, s’était brûlé la cervelle sans raison apparente. Mais là, il s’agissait d’une famille entière. Les Reynac semblaient unis, heureux et sans problème ; peut-être Jean-Louis ou sa femme se savaient-ils atteints d’une maladie incurable ? Peut-être, bien que cette évocation fut très pénible à Laurent, l’un trompait-il l’autre ? Mais pourquoi avoir sacrifié les enfants et la grand-mère ? Il semblait impossible que des chrétiens convaincus comme étaient ses amis aient pu perpétrer, contre eux-mêmes et contre leurs proches, un tel crime contre la morale. Et aucun mot n’avait été posé en évidence comme en laissent presque toujours les désespérés pour expliquer leur geste. Quant à l’hypothèse d’un sacrifice rituel à laquelle la population de C... s’était ralliée au début, Laurent était assez bien placé pour savoir qu’elle ne tenait pas debout. Les Reynac étaient des gens ouverts, francs et sensés ; d’un caractère affirmé et sans complexe, ils avaient le profil exactement opposé à celui de victimes potentielles de sectes dangereuses. De plus, Laurent avait vu Jean-Louis la veille de sa mort. Il était jovial et causant comme à l’ordinaire. Non ! L’empoisonnement était, à coup sur, involontaire.

 

Il étudia ensuite l’hypothèse d’un meurtre. Celle-là aussi paraissait  insensée. Mais il devait l’envisager sans à-priori. Outre le manque d’indices matériels qui semblait l’exclure, il y avait surtout une absence évidente de mobile. Les Reynac n’avaient aucun ennemi. Ils étaient bien en procès contre une lointaine cousine depuis plusieurs années pour une histoire d’héritage, mais l’affaire était en passe de s’arranger à l’amiable. Et l’objet du litige, quelques milliers d’euros, ne justifiait pas l’assassinat de toute une famille. Y avait-il eu dans le passé de Jean-Louis ou de sa femme, un événement qui aurait généré un désir de vengeance si intense qu’il aurait amené quelqu’un à massacrer la famille ? Laurent, qui les connaissait tous deux depuis leur naissance ne pouvait l’admettre. Mis à part leurs histoires d’adolescents, qui sont communes à tous et génèrent des jalousies violentes, mais sans lendemain, ils avaient mené une vie tranquille où le plus zélé des journalistes à scandales n’aurait pas trouvé matière à écrire la moindre ligne. Non ! Le crime intentionnel était une supposition inacceptable !

 

Restait l’accident. C’était la dernière hypothèse à examiner, mais celle là, autant que les autres était dure à avaler. Jean-Louis Reynac et sa femme Gilberte connaissaient trop bien les champignons pour avoir mis dans leur panier une amanite phalloïde au milieu des cèpes et des girolles bourrues. Et si un des enfants y avait ajouté un exemplaire d’une autre espèce, ils s’en seraient rendu compte, même après la cuisson. La vérité était ailleurs. Mais où ?

 

Laurent s’assit dans le petit bureau qu’il avait aménagé dans un coin de sa chambre et alluma son ordinateur. Il consulta de nouveau l’article qu’il avait déjà lu dans le journal et n’y apprit rien de plus. Le chat noir sauta sur la petite table et s’allongea à coté de l’écran. Laurent n’était pas habitué à cette présence. Il n’avait jamais possédé de chat. Mais il s’était fait un devoir de recueillir celui de ses amis, comme s’il s’était agi d’un pauvre orphelin. Diavolo plongea son regard perçant dans les yeux de son nouveau maître. Un regard inquiétant. Laurent le soutint quelques secondes, puis abandonna, saisi d’un frisson irrépressible. Les pupilles verticales, d’un noir insondable au milieu des deux amandes vert pâle, avaient quelque chose de diabolique. S’il avait pu parler, le seul témoin du drame, qu’aurait-t-il raconté ? Peut-être connaissait-il la réponse aux questions qui tourmentaient un cerveau humain ?

 

Diavolo avait assurément de la chance de vivre à une époque dominée par la science ! Au moyen-âge, si pareil fait s’était produit, on l’aurait immédiatement crucifié sur le portail d’une grange. D’ailleurs on n’en était pas si loin ; dans l’hystérie collective qui avait suivi la macabre découverte, on avait entendu certaines voix murmurer que c’était lui le coupable. Le chat ferma les yeux et Laurent lui caressa la tête. Il se mit à ronronner, puis s’endormit. Son maître poursuivit ses recherches sur internet. Il apprit que, le jour même de la publication de l’article, une famille en Charente avait été empoisonnée ; on ne parlait pas de champignons ; mais la coïncidence était troublante !

 

Laurent quitta son bureau et, tout en marchant dans la maison, entreprit de reconstituer la scène en fonction de ce qu’il avait vu :

 

 Les Reynac sont attablés autour du repas. La grand-mère ressent les premières douleurs. On la porte jusqu’à son lit. Les enfants et les parents se sentent mal. Ils montent à l’étage où se trouvent leurs chambres. Les parents s’allongent sur leur lit et comprennent vite qu’ils vont mourir. Les enfants aussi prennent conscience qu’un drame est en train de se dérouler. Ils courent en tous sens jusqu’à ce que la paralysie les saisisse. L’aîné s’écroule dans le corridor. La petite descend l’escalier avec son autre frère qui s’immobilise au milieu. Elle court jusqu’à la porte pour demander de l’aide et a juste le temps d’en actionner la poignée avant de s’écrouler.

 

Une telle évocation mit Laurent dans un état de tristesse qu’il voulut chasser en reprenant ses recherches sur son ordinateur.     

 

Il consulta un site dédié aux champignons. En ouvrant un chapitre consacré à l’amanite phalloïde il ne s’attendait pas à y trouver grand chose. Pourtant, au fur et à mesure qu’il lisait, il sentait l’effroi le saisir et la sueur mouiller ses vêtements. Peu à peu la vérité éclairait son esprit et les conclusions s’imposaient d’elles-mêmes : 1) l’attitude de l’adjudant Guigal était parfaitement compréhensible, 2) la police avait menti, 3) la thèse de l’accident était à exclure ; il s’agissait bien d’un crime !

 

 

 

III

 

 

Ceux qui ont appris à reconnaître les champignons parce qu’ils les aiment n’ont pas forcément, et pour cause, une grande connaissance des effets toxiques des espèces vénéneuses. C’était le cas de Laurent Beynat qui s’intéressait davantage aux cèpes qu’aux amanites phalloïdes. Il venait juste d’apprendre que les premiers symptômes causés par ces criminels forestiers n’interviennent au plus tôt que six ou huit heures après le repas, et souvent plus tard. Ça ne collait pas avec la position des corps qui indiquait une mort foudroyante. Abusé par son ignorance, il avait trop vite désigné le responsable. C’était bien un empoisonnement, mais l’amanite n’y était pour rien. Ce que Guigal, instruit par son métier, avait deviné tout de suite. Quant à la police, elle avait donné à la presse une version qu’elle savait erronée. Pourquoi ?

 

Les gens qui meurent des suites d’une intoxication de type phalloïdien sont surpris par les premiers troubles alors qu’ils ont quitté la table depuis longtemps ; dans la rue, dans leur voiture ou à leur travail. C’est ce retard qui, en différant l’arrivée des secours, permet aux toxines d’accomplir un travail de sape sur le foie, avant les premiers soins. Dans le cas des Reynac, il était évident que le poison avait agi d’une manière différente. Très vite et de façon simultanée puisqu’ils n’avaient pas eu le temps d’appeler les secours.

 

Il était étonnant que les gens aient accepté aussi facilement la version de la police. Ne se trouvait-il pas dans la population une personne qui fût  au courant des effets de l’amanite phalloïde, qui sont décrits dans n’importe quel guide sur les champignons ? Même sans avoir visité la maison, comme l’avait fait Laurent, il était difficile pour quelqu’un qui aurait eu cette connaissance, de croire à la thèse officielle.

 

Les gens sont prêts à avaler n’importe quoi, pensa Laurent, fut-ce des amanites phalloïdes, du moment qu’elles sont servies sur un plateau par des flics ou des journalistes. Il se reprocha  instantanément cette réflexion qu’il jugeait iconoclaste en de telles circonstances. Mais elle traduisait bien sa consternation devant la crédulité avec laquelle étaient accueillis les propos médiatiques. En cette époque de communication rapide et prédigérée, on ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. On tenait pour vraies des informations à l’évidence contradictoires. Les exemples étaient légion. Dans tous les médias, chaque jour, on trouvait des échantillons de cette manipulation des esprits qui était pourtant, la plupart du temps, involontaire. Ce n’était assurément pas le cas de la dernière en date. La police avait peut-être de bonnes raisons, mais mentait sciemment. Existait-il un journaliste consciencieux pour mettre en doute la vérité officielle ? Si c’était le cas,  cette remise en cause n’interviendrait qu’une fois l’événement oublié et n’aurait pas grand effet.

 

Laurent lui-même, qui pouvait dénoncer le mensonge de la police en envoyant un petit texte par internet à une centaine de correspondants, n’agissait pas. S’il s’était résolu au silence, c’était surtout par peur. Il avait conscience d’être confronté à une affaire très grave dont le cadre s’étendait bien au-delà de C....Et il commençait à sentir que sa vie pouvait être mise en danger s’il n’adoptait pas une attitude très discrète. Il n’abandonna pas pour autant sa recherche de la vérité et reprit sa réflexion sur des bases nouvelles.

 

Un poison violent avait été introduit dans la nourriture. Probablement dans le canard ou les cèpes dont il restait encore des morceaux dans les assiettes. Ou indirectement dans le beurre ou l’huile qui avaient servi à la cuisson ; ou même dans le sel ou le poivre. L’assassin savait-il que des champignons étaient au menu et avait-il pensé camoufler son crime en comptant le faire passer pour une intoxication accidentelle ? Un maquillage grossier, très loin du crime parfait, qui n’avait abusé ni l’adjudant Guigal, ni la police ; mais qui avait réussi à tromper Laurent ; et tous les habitants de C... .

 

Quoi qu’il en soit, la police en savait plus que lui et il aurait donné cher pour avoir accès aux résultats des analyses. Il devait se contenter des maigres indices en sa possession. L’assassin, et pourquoi en parler au masculin singulier ? Ils étaient peut-être plusieurs et... le poison est, l’histoire l’a souvent prouvé, l’arme favorite des femmes ! L’assassin donc, pour désigner simplement le la ou les coupables, n’avait pas cherché à tromper la police. Si tromperie il y avait, elle était le fait des autorités. Qui savaient déjà quel était le poison et dans quel aliment on l’avait introduit.

 

Quant à la manière dont l’assassin avait agi, elle demeurait mystérieuse. Qu’il s’agît d’un familier ou d’un étranger, il aurait tout fait pour ne pas être vu à proximité de la demeure des Reynac. Il n’aurait pas pris le risque d’atteindre la maison par la petite route goudronnée qui reliait la nationale à la maison devant la ferme du fils Beynat. Les oies, comme leurs ancêtres qui défendirent autrefois le Capitole, se mettaient à crier dès qu’un passant approchait leur enclos. Les deux ouvriers qui travaillaient à la ferme avaient toute la journée le carrefour en point de mire et la route était très passante. On ne pouvait passer là en étant sur d’échapper aux regards. L’assassin aurait atteint la maison par un autre côté, par la forêt. Mais aucune trace de pas inconnue n’imprégnait le sol détrempé. Non ! Se dit Laurent, le poison n’avait pas été apporté à la maison par l’assassin. Alors, un colis postal ? Un cadeau empoisonné, au sens propre ?

 

Deux coups sonnèrent sur la vieille pendule de la cuisine. Laurent se rendit compte qu’il n’avait pas mangé depuis la veille au soir. Il descendit à la cave. Remonta un bocal de foie gras et une bouteille de Pécharmant. Il mangea distraitement, contrairement à son habitude, perdu dans des pensées morbides. Son esprit vagabondait dans la forêt d’Eyzattes. Une intuition, dépourvue de toute logique, envahissait sa pensée : c’était là-bas, sous les châtaigniers et les chênes verts, que se trouvait la vérité. La bouteille était presque finie. Il prit son bâton et sortit. Il gravit d’un pas rapide la petite route jusqu’à la maison du crime, encore cernée d’une clôture de ruban de plastique rouge et blanc soutenue par des poteaux de fer torsadé qui commençaient déjà à rouiller. Il s’engagea dans le sentier qui s’enfonçait dans la forêt, espérant y trouver, sinon des indices, du moins une inspiration.

 

Son bâton à la main, il marchait lentement en regardant machinalement le sol. Dans l’attitude habituelle du chercheur de champignons. La terre était tellement détrempée par la pluie des derniers jours qu’il n’espérait rien trouver d’intéressant. Il n’y avait que des « faux ». Des mycènes et collybies, petits champignons qui élisent domicile sur des souches en putréfaction. Des armillaires et des pleurotes, tous comestibles, mais qu’on dédaigne dans le Périgord où les armoires de chaque maison sont remplies en toute saison de cèpes en conserve.

 

Soudain, son regard fut attiré par un reflet argenté à dix pas devant lui. C’était un objet métallique qui reposait sur l’humus, à demi enfoui sous des feuilles de chêne humides. Il s’en approcha doucement et, à mi-parcours, son cœur se mit à battre très fort. Il s’arrêta. La surface métallique était celle du canon d’un revolver. Reprenant ses esprits il tira de sa poche un kleenex dans le but de saisir l’objet sans laisser d’empreinte puis avança doucement. Comme il se penchait pour ramasser l’arme il la reconnut ; car il l’avait déjà vue plus d’une fois. C’était le pistolet à amorces du fils cadet des Reynac que le facteur, le filleul de Laurent, avait offert à l’enfant pour sa fête. Le gosse, assez turbulent, en menaçait les invités, faisant l’exaspération des parents. Malgré une vue encore très bonne, Laurent avait été abusé par le réalisme du jouet. Il se sentit très stupide. Il resta debout quelques secondes, son kleenex à la main, dans une pose rigide qu’il jugeait ridicule. L’état de choc dont il n’était pas encore sorti justifiait, certes, sa méprise. Mais l’émotion qui l’avait troublée était aussi factice que l’arme ; quel rapport pouvait-il exister entre un revolver et un meurtre par empoisonnement ?

 

Tout le monde nous trompe, pensa-t-il. La police, les médias. Jusqu’aux fabricants de jouets ! Il prit le revolver entre ses doigts, protégés par le mouchoir, comme s’il s’était agi d’un vrai et le mit dans sa poche. En relevant la tête il aperçut entre les feuilles d’un buisson un petit cèpe de la taille et de la forme d’un bouchon de champagne. Il avait poussé là, comme par miracle, profitant d’un fugitif rayon de soleil et d’un sol très favorable, sur une petite bosse que l’eau n’avait pas trop détrempée. Laurent sortit son laguiole et coupa le champignon au ras de sa racine. Il n’était pas du genre mystique mais à ce moment, seul dans cette forêt triste et humide, il ressentit, comme tous les hommes aux moments forts de leur vie, la présence d’une force surnaturelle. Le destin, ou autre chose, l’avait conduit jusqu’à cet endroit pour le mettre en présence de ces deux symboles, de vie et de mort. Il composait mentalement les premiers vers d’une poésie qui s’intitulerait « le revolver et le champignon ». Très vite il se sentit ridicule et consacra toute sa pensée à ses amis que la découverte du jouet avait rendus si proches. Il huma longuement le petit cèpe. Ce parfum délicat et boisé, c’était un concentré de l’atmosphère des forêts du Périgord ; ce pays qu’il aimait tant et qu’il n’aurait jamais quitté pour un empire. Il revit en mémoire les six assiettes, sur la table, dans la maison du drame. C’avait été leur dernier plaisir !

 

Ainsi qu’il le faisait souvent lorsqu’il était certain de ne pouvoir trouver suffisamment de cèpes pour cuisiner une omelette, il épousseta le petit champignon avec un mouchoir en papier et, dans un geste solennel de communion païenne, le porta à sa bouche.

 

Le cèpe, à l’état cru, peut s’avérer indigeste chez certaines personnes si on le consomme en grande quantité. Mais sans cuisson ni préparation il possède, selon certains puristes, un arôme inimitable qui rappelle celui de la truffe.

 

Laurent mâcha longuement. Il ressentait un immense plaisir gustatif mêlé de culpabilité. Il revoyait les corps épars des Reynac ; et surtout celui de la petite fille qu’il avait vu en premier. Il dut se faire violence pour ne pas pleurer et se remit à marcher vers les profondeurs de la forêt.

 

Soudain il fut saisi d’une crampe au genou. Il s’arrêta. Les arbres autour de lui changeaient de couleur. Il s’assit. Les écorces des chênes devenaient jaune paille et dans le même temps les troncs s’étiraient vers le ciel. Aux faîtes des arbres les ramures devenaient des épis. Il était devenu une minuscule fourmi dans un immense champ de blé. Il contempla ce merveilleux spectacle sans la moindre frayeur et ses yeux se posèrent sur son bras droit. Qui grossissait et s’allongeait, rampant sur le sol comme un serpent et devenant peu à peu la partie essentielle de son corps. Il s’allongea et leva son bras vers le zénith, obéissant à une impérieuse nécessité. Maintenant, sa main touchait le ciel, qui était devenu noir et où les étoiles s’allumaient une à une. Il toucha de l’index la plus brillante. À ce contact, l’astre émit un petit son cristallin. Il toucha d’autres étoiles qui produisaient chacune des notes différentes. Il composait une mélodie céleste, la plus belle qu’il eût jamais entendue.

 

Il joua longtemps ainsi avec les étoiles jusqu’à ce que, soudain, une fantastique explosion lui déchirât l’estomac. Il regarda autour de lui. Les arbres avaient repris leur couleur terne et le ciel était gris. Une bruine glaciale lui tombait sur le corps. Les hallucinations avaient laissé la place à la triste réalité mais son esprit embrumé n’arrivait pas à se concentrer. Il se sentait mal. Il souffrait. Il voulait pleurer mais n’en avait pas la force.

 

Il n’établit pas tout de suite le lien entre le petit champignon qu’il venait de manger et la mort qu’il sentait venir. Il l’aurait fait plus vite s’il avait su que les victimes des récentes intoxications dont on parlait dans les journaux avaient cueilli des cèpes au même endroit. Dans la forêt d’Eyzattes !

 

Il mourut sans comprendre qu’il était, avec eux, une des premières victimes de la troisième guerre mondiale...

 

Une guerre qui n’était ni nucléaire, ni biologique, ni chimique. Une guerre qui durerait très longtemps et qui serait, celle là, vraiment la dernière !

 

À moins que...


Seconde partie

 

 

I

 

 

Albert Einstein prétendait avec humour ignorer le type d’armes qui serait utilisé au cours de la troisième guerre mondiale, mais se disait certain que la suivante se ferait au lance-pierres. En cela il était exagérément optimiste ; car, pour la quatrième, il n’y aurait plus personne pour tenir une quelconque arme, lance-pierres ou autre chose !

 

À moins que...

 

Quelque part sur terre, dans un laboratoire aseptisé, un groupe de chercheurs travaillant pour le compte d’une puissance qui n’était pas à proprement parler un pays, mais plutôt une communauté d’intérêts de type mafieux soutenue par un état dictatorial du tiers monde, avait mis au point une technique qui permettait d’introduire dans les chromosomes du boletus edulis, autrement dit le cèpe, des gènes qui lui faisaient produire des toxines mortelles le rendant cent fois plus dangereux que l’amanite phalloïde. Ce champignon génétiquement modifié avait en outre le pouvoir d’empêcher l’apparition de ses congénères en transformant la composition chimique du terrain sur lequel il vivait. Et en infectant le mycélium des espèces saines par l’altération de leur fonction reproductrice. Un parterre habité par un seul de ces individus d’un type nouveau devenait, pour les cèpes ordinaires, un territoire hostile et, en quelques générations, une forêt contaminée par la nouvelle espèce devait devenir l’habitat exclusif de ces spécimens vénéneux.

 

Les recherches avaient nécessité énormément d’argent ; du moins dans les premiers temps, car le coût des manipulations génétiques baissait constamment et, grâce aux moyens de communication, la connaissance mondiale était de mieux en mieux partagée. Il fallait des fonds. Pour l’installation du labo, et surtout pour s’assurer le concours de sommités scientifiques qui ne manquaient pas sur le marché à cette époque. Il est certes difficile d’acheter les scrupules d’une personne qui a décidé de consacrer sa vie à la science pour le bien de l’Humanité. Mais il faut dire que la majorité des chercheurs ignoraient la finalité meurtrière de leurs travaux ; et, ainsi que disait Alexandre le grand, aucune ville ne résiste à un mulet chargé d’or ! Les immenses bénéfices générés par le commerce de la drogue avaient permis aux concepteurs du projet de constituer une équipe de savants capables de prétendre au prix Nobel.

 

Le plan était aussi ingénieux que criminel. L’état qui en tirait les ficelles avait compris l’inefficacité des armes classiques. Après avoir abandonné la recherche sur le nucléaire qui était ruineuse pour un pays où le revenu par habitant était un des plus faibles du monde, et qui posait d’énormes problèmes techniques, il avait concentré ses efforts sur ces moyens de destruction beaucoup moins coûteux qu’on appelle « bombe atomique du pauvre » : les armes biologiques et chimiques.

 

Les arsenaux du tiers monde étaient remplis de ces poisons, inertes ou vivants. Le problème n’était pas de les produire, mais de les envoyer efficacement sur l’ennemi. L’histoire avait prouvé, depuis le premier emploi des gaz par les Allemands à Ypres en 1917, que ces armes étaient très difficiles à utiliser sur les champs de bataille. Elles étaient soumises aux caprices du vent, contrecarraient les stratégies préétablies en interdisant aux fantassins l’accès des zones infectées. Et contre les civils elles s’étaient révélées dangereuses à manipuler, difficiles à mettre en oeuvre, et faiblement efficaces comme l’avait prouvé l’attentat au sarin contre le métro de Tokyo, à la fin du siècle dernier.

 

Un des pontes de l’état major, véritable génie du mal, avait trouvé La solution. Il réussit à convaincre la junte au pouvoir de lui confier la responsabilité d’un projet d’élaboration d’une arme vraiment efficace. Qu’on avait baptisé « petite fleur ». On continua de produire les substances toxiques mais, dans le même temps on initia le premier plan au monde de guerre génétique. Il s’agissait de porter la mort chez l’ennemi sous la forme de végétaux génétiquement modifiés. Et pour cela, il n’était pas nécessaire de posséder des missiles de croisière sophistiqués. Une simple valise contenant un peu de pollen pouvait aisément faire le tour du monde en franchissant les frontières par la route, le rail, et toutes les voies possibles. Le général qui avait eu cette idée était aussi un fin psychologue et il inventa une stratégie très élaborée d’utilisation de cette nouvelle force.

 

Plutôt que d’attaquer directement l’ennemi héréditaire, un état voisin qui était lui aussi un des plus pauvres de la planète, il fallait porter la mort dans un pays développé, un membre du conseil de sécurité de l’ONU, du G8 ; un participant à toutes les coteries des nations riches. Peu importait que la victime fût neutre. Il fallait seulement que la panique, relayée par des médias incontrôlables s’emparât du « monde libre » et qu’on ignorât, dans un premier temps le visage de l’agresseur. Alors, tous les chantages seraient possibles ! Et les missiles rudimentaires des voisins, les adversaires de toujours, ne pèseraient pas bien lourd en face des pressions des plus grandes puissances mondiales. Les règles de l’art militaire étaient à jamais inversées. Pour obtenir la victoire il ne fallait pas s’attaquer au plus faible, mais au plus fort !

 

L’état major, qui dans cette dictature militaire était confondu avec le pouvoir politique, avait dû, au mépris de la morale, signer un pacte avec des organisations mafieuses d’envergure internationale. La police, s’acharnant ostensiblement sur les petits et moyens trafiquants de drogue, détournait les yeux, lorsqu’on lui en donnait l’ordre, des gros trafics qui rapportaient des fortunes et qu’on investissait immédiatement dans le projet. La population ne voyait évidemment jamais la couleur de cet argent et continuait à vivre dans la plus grande pauvreté. Voila comment un pays où les gens mouraient encore de faim s’apprêtait à devenir le plus puissant du monde !

 

Un grand débat agita durant plusieurs semaines les têtes pensantes de l’état major. Au sein de la commission en charge du projet, qui comprenait une douzaine de collaborateurs issus des élites militaires et politiques du pays, une scission s’établit entre les partisans de deux stratégies. Les uns, les plus nombreux au départ, voulaient que les recherches se fissent sur un produit végétal de consommation courante, comme le maïs ou l’arachide. Leurs arguments, à priori parfaitement défendables reposaient sur l’évidente vulnérabilité des sociétés post-industrielles face à l’empoisonnement d’un élément présent dans une multitude de produits de l’industrie agroalimentaire.

 

Au début du 21e siècle, dans les rayons des supermarchés d’Europe, des grandes métropoles d’Asie ou d’Afrique et surtout d’Amérique du nord, la plupart des produits alimentaires vendus contenaient toutes sortes d’additifs à base de matières végétales. Ces ingrédients n’avaient la plupart du temps qu’une fonction accessoire ; de rehausseur de goût ou d’agent de texture. On les trouvait aussi bien dans les aliments « nouveaux » comme le chewing gum ou les plats surgelés que dans les recettes traditionnelles de base. Aux États Unis, par exemple, la moindre boule de pain disponible dans la grande distribution contenait une multitude de composants en plus des quatre nécessaires : farine, eau, levure et sel. On en trouvait bien davantage dans les produits plus élaborés tels que gâteaux secs, barres aux céréales, desserts lactés etc... Dont une bonne partie, détaillée sur l’emballage, était un mystère pour le client lambda qui aurait daigné y prêter attention. Leur présence était indiquée sous la forme de codes abscons ou, quand ce n’était pas le cas, de mots ésotériques incompréhensibles pour l’homme de la rue. Parmi ces derniers on peut citer la lécithine de soja, l’amidon ou les matières grasses végétales dont la composition exacte n’est jamais précisée.

 

En contaminant un seul de ces ingrédients présents dans l’alimentation quotidienne de l’homme occidental, on pouvait, après en avoir fait un poison mortel, causer la mort de milliers d’êtres humains et faire s’écrouler d’un coup l’économie alimentaire des pays développés. Avant que la cause de l’empoisonnement fut clairement identifiée, le « principe de précaution », dont on avait tant parlé dans la crise de la vache folle en Europe dans les années 1990, puis dans celle de la fièvre aphteuse au début du siècle, aurait conduit les grandes compagnies capitalistes, qui toutes avaient des intérêts dans l’industrie agroalimentaire, à une faillite inexorable.

 

Mais surtout, et ce n’était pas le but primitif des initiateurs de la guerre génétique, si cette forme de combat tendait à se généraliser, et elle le ferait à coup sûr, on pouvait craindre que toute la végétation soit un jour contaminée. Sans possibilité de retour en arrière. On ne pourrait un jour plus consommer de fruits, de légumes ni de céréales. Seulement de la viande animale ; mais, de quoi se nourrissent les animaux ?

 

La vision symbolique de la fin de l’humanité gravée dans la conscience collective depuis le milieu du 20e siècle devrait être révisée. Elle ne prendrait pas la forme de déchaînement mondial du feu nucléaire, comme à la fin du film « Doctor Strangelove » de Kubrick. Non ! On devrait plutôt la représenter par la lutte des derniers humains survivants se disputant la carcasse du dernier animal empoisonné. Ou d’un des derniers hommes morts de faim. Ce qui n’excluait d’ailleurs pas l’usage par les grandes puissances de l’arme atomique en représailles aux attaques des pauvres sur leur nourriture.

 

À moins que...

 

 

II

 

 

L’arme des pauvres, l’arme absolue était sur le point de voir le jour. La fronde qui avait permis à David de terrasser Goliath avait trouvé sa version moderne. Le rôle peu enviable de Goliath étant tenu par le monde occidental, colosse aux pieds d’argile, qui était capable avec ses milliers de têtes nucléaires de faire sauter plus de cent fois la planète, mais qui pouvait s’écrouler subitement par l’introduction dans les repas quotidiens d’un poison mortel.

 

L’arme des pauvres coûtait cher, très cher ! Mais le jeu en valait la chandelle. Tous les sacrifices pour l’obtenir étaient justifiés. C’était, malgré son coût élevé, la technique militaire la mieux adaptée aux pays du tiers monde. Dans ces contrées vivant en quasi-autarcie, incapables, faute de devises, d’importer en masse la nourriture sophistiquée de l’occident, on s’alimentait simplement, de manière traditionnelle. Et sainement. Quand on mangeait un plat on en connaissait tous les composants et il était facile d’éviter d’y ajouter un ingrédient qui aurait été contaminé. Bien sûr, une fois la guerre génétique déclenchée, les paysans d’Anatolie, les bergers afghans et les pasteurs du Sahel devraient renoncer aux barres chocolatées. Mais, d’une certaine façon, on pouvait trouver à cette frustration, un sens positif : la modification des modes d’alimentation dans les pays sous-développés qui sévissait depuis les années 1980 était la cause d’une augmentation importante de l’obésité, surtout chez les enfants, et de toutes les maladies qui en découlaient. Infarctus, problèmes circulatoires, etc... C’est ce qu’avait déclaré un des collaborateurs du projet « petite fleur » pour détendre l’atmosphère, au cours d’une réunion où la tension entre les participants était particulièrement électrique.

 

En effet, si les premières semaines de travail s’étaient déroulées dans une ambiance détendue et enthousiaste, des dissensions étaient bientôt apparues dans le petit groupe, confiné et secret, qui mettait au point cette arme terrifiante. Les conflits trouvaient leur source dans la promiscuité forcée entre militaires, politiciens et scientifiques, classes naturellement antagonistes. Leur intensité se trouvait augmentée par le fait qu’ils avaient pour cadre une dictature polycéphale assez rigide dans laquelle clans et coteries menaient une guerre permanente au sommet du pouvoir. Le principal motif de division au sein de l’équipe était la stratégie d’utilisation de l’arme génétique.

 

Au début le consensus était établi : on mettrait au point un maïs transgénique dont on répandrait de manière discrète le pollen dans les champs du middle west américain. Les scientifiques surtout étaient favorables à cette option ; les recherches sur le maïs étaient très avancées. Cette plante avait d’ailleurs été une des premières utilisées pour la production industrielle d’OGM. Les militaires pensaient que la mise en oeuvre de cette stratégie ne posait pas de problème majeur ; un réseau d’espions fonctionnait déjà aux États-Unis. Et le mode de traitement des surfaces cultivées, l’épandage de pesticides depuis un avion ou un hélicoptère, permettait avec une grande facilité la contamination par un autre produit. Les agents secrets avaient déjà réussi à s’infiltrer dans les petites entreprises d’aviation du Kansas et du Missouri et n’attendaient plus que l’ordre d’agir, lorsque le général D..., l’initiateur et le chef du projet, déclara à ses collaborateurs médusés qu’il fallait abandonner ce plan.

 

L’unité de recherche, composée de scientifiques de haut niveau avait fait d’énormes progrès et pensait arriver en quelques mois au résultat final. Malgré le soutient du gouvernement, le général eut beaucoup de peine à la convaincre.

 

 

 

III

 

 

Issu d’un milieu aisé, le général D... avait très tôt manifesté des capacités intellectuelles hors du commun. À l’age de dix ans il avait quitté son pays natal pour Paris où son père diplomate venait d’être nommé au consulat. Il passa ensuite sept années en France, à Paris, puis à Bordeaux, avant de retourner au pays. De cette époque, il avait gardé une parfaite maîtrise de la langue de Molière, de la mentalité et de la culture française. Il connaissait Voltaire, Hugo, Rimbaud, Chateaubriand, Tintin et Astérix. Par la suite il avait beaucoup voyagé. Il avait rencontré dans trois continents des gens et des cultures différents sans pour autant abandonner un amour de la patrie qui confinait au fanatisme. Il était capable de soutenir une conversation sur n’importe quel sujet en anglais, en russe et en espagnol. Et avait de bons rudiments d’allemand et de turc.

 

Son père, à qui le mot diplomate convenait aussi comme adjectif, avait réussi, en évitant toujours de se mettre au premier plan, à préserver sa carrière, et tout simplement sa vie, des révolutions de palais, et des révolutions tout court, qui marquaient l’histoire récente de son pays. Et le fils avait hérité ce caractère prudent qui lui faisait préférer l’action en coulisses aux honneurs et à la reconnaissance. Il avait mis son intelligence exceptionnelle et ses nombreux diplômes obtenus dans le civil et dans l’armée au service d’un plan de carrière qui l’avait naturellement conduit dans les plus hautes sphères du ministère de la guerre. Mais jamais il n’avait franchi la frontière qui sépare le pouvoir militaire de l’exécutif. Possédant l’étoffe d’un chef d’état, il se contentait pourtant de rester dans l’ombre et de tirer les ficelles. C’était une position raisonnable car l’espérance de vie dans les allées du pouvoir d’un pays continuellement en état de guerre était incroyablement courte. Et curieusement, il comptait parmi les dirigeants et les membres du gouvernement, qui étaient presque tous, comme lui, officiers supérieurs ou généraux, de solides appuis. Tous ces hommes, rudes par formation et la plupart issus de milieux modestes ressentaient pour le général D... davantage d’admiration que de jalousie. Il savait rester modeste et simple et ne faisait jamais état de la supériorité intellectuelle qui le mettait bien au-dessus d’eux. Un des plus pauvres états du monde, que l’on croyait dirigé par une bande de soldats balourds, était en fait gouverné en sous-main par un docteur es sciences, titulaire d’un DEUG de lettres françaises, et d’une maîtrise de psychologie obtenue par correspondance.

 

Il était en outre un remarquable joueur d’échec. C’est la capacité que lui conférait la connaissance de ce jeu de savoir se mettre à la place de l’adversaire qui avait conduit le général D... à modifier ses plans.

 

Baignant au début dans l’euphorie qui animait tous les collaborateurs du projet « petite fleur », il lui apparaissait maintenant que le plan d’attaque sur les États-Unis se révélait extrêmement risqué. Le général était peu à peu arrivé à cette conclusion après de nombreuses nuits blanches. En établissant un parallèle entre la terrible arme génétique qu’on allait mettre au point et celle qui avait détruit Hiroshima et Nagasaki environ soixante ans auparavant, il lui était apparu que la stratégie décidée au départ pouvait plonger son pays dans un abîme de souffrances auprès duquel les malheurs du Japon en 1945 feraient figure de simple péripétie.

 

Juste avant que la première bombe atomique n’explosât à Alamogordo dans le désert du Nouveau Mexique le 16 juillet 1945, sous les yeux émerveillés des physiciens qui l’avaient mise au point, certains craignaient, malgré une vérification minutieuse de leurs calculs, une réaction en chaîne qui aurait atteint la planète entière. On avait pris un risque, certes infime. Mais dans l’ignorance où l’on était alors de l’avancement des travaux chez les savants nazis, il fallait le prendre. Néanmoins l’essai initial avait eu lieu sur le territoire des États-Unis. Et « Little Big Ben », la  première bombe opérationnelle qui, au matin du 6 août 1945, détruisit en quelques secondes la vie de 100 000 personnes, était une arme testée.

 

Avec l’arme génétique, les données étaient différentes. Les tests effectués dans l’enceinte confinée d’un laboratoire ne pouvaient rendre compte de son effet sur l’écologie de la planète et la réaction en chaîne était justement son principe même. Dès qu’elle serait présente dans l’atmosphère, rien ne pourrait l’arrêter. La contamination dépendait de multiples facteurs, climatiques, économiques, sociologiques, tellement imprévisibles ; évaluer l’impact de la première offensive relevait de l’art divinatoire.

 

 

IV

 

 

Pour le général l’Amérique était un pays familier. Il y avait fait plusieurs séjours touristiques, surtout en Californie et à New York. Il en connaissait la mentalité de l’homme de la rue mais surtout celle des gouvernants et des diplomates. Il comptait d’ailleurs parmi ses amis plusieurs agents de la CIA (si tant il est vrai qu’on peut avoir des amis parmi les espions). Les récentes tentatives de rapprochement avec les États-Unis avaient conduit son pays à multiplier les contacts entre les services secrets des deux états.

 

Si la première attaque faisait subir à la plus grande puissance mondiale des douleurs sérieuses, et que le choc pour sa population soit un grand traumatisme, on pouvait craindre une riposte terrible. Qui transformerait en quelques minutes toutes les villes d’un petit état du tiers monde en champs de ruines vitrifiées. Pour décourager toutes les autres nations de faire de même. Ou, plus simplement, pour sauver le monde !

 

L’Amérique avait, évidemment les moyens militaires de réduire en cendre n’importe quel état du monde mais sa force principale, qui lui permettait, contrairement à toutes les autres grandes puissances, d’utiliser ces moyens, résidait dans sa capacité à contrôler les médias. Tirant les leçons de la désastreuse guerre du Vietnam, elle avait forgé dans les dernières années du vingtième siècle l’arme de propagande la plus efficace que le monde eût connu. La guerre du Golfe représentait la première mise en oeuvre à grande échelle de l’arme de communication. Puis on l’avait améliorée jusqu’à la rendre presque parfaite. L’aboutissement de cette évolution étant l’intervention en Yougoslavie, le conflit le plus réussi de l’histoire sur tous les plans ; militaire, politique et psychologique, qui avait permis aux USA de « vendre » une guerre à l’opinion occidentale et d’aborder le 21e siècle avec un statut de puissance n° 1 qu’aucun pays avant eux n’avait jamais atteint.              

 

Le général D... était le seul à se rendre compte que le projet « petite fleur » suivait une mauvaise direction. Une nuit, lors d’une de ses courtes périodes de sommeil il avait fait un rêve très précis dans lequel il se trouvait, en compagnie du président des USA et des chefs d’état major des trois armes de ce pays dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Debout près de la fenêtre, il observait la réunion mais personne ne pouvait le voir. Chaque fois qu’un des quatre participants ouvrait la bouche pour parler, il connaissait à l’avance la phrase qui allait en sortir. Ces hommes très puissants ne conversaient pourtant que sur des sujets très anodins ; le motif de la moquette ou l’agencement des parterres de fleurs dans le jardin. Soudain, sans que les personnages ne changeassent d’attitude, il sentit sur son cou la pression de deux mains qui serraient de plus en plus fort et se réveilla.  Ce rêve l’avait beaucoup impressionné. Il était persuadé qu’il recelait un message caché ; subconscient et peut-être prémonitoire. C’est le jour suivant qu’il avait commencé à émettre des doutes sur la tactique décidée et qu’il s’était mis à en envisager une autre.

 

La situation ne se prêtait pas à une attaque massive mais à un coup de semonce suivi d’une stratégie basée sur la menace. Comme pour l’arme atomique, l’effet psychologique comptait autant que l’effet destructeur. Inutile, en effet, de posséder l’arme si l’adversaire était persuadé qu’on la possédait. Après tout, les centaines de têtes nucléaires que recelaient les arsenaux des « deux grands », lorsqu’ils étaient encore deux, et qui terrorisaient l’ Humanité pendant la guerre froide auraient eu la même influence sur la politique mondiale si elles avaient été en carton. Seules les bombes qui explosaient pendant les essais devaient être en état de fonctionnement.

 

L’idée d’utiliser les champignons s’était imposée d’elle-même à l’esprit du général D... . Il faut dire qu’elle était géniale. La contamination était rapide et incontrôlable. En s’attaquant à un symbole culinaire dans un pays où la gastronomie avait valeur de religion on obtiendrait, sans pour autant détruire l’économie, un effet psychologique considérable. Le général se souvenait avec nostalgie des week-ends passés dans la maison de campagne que ses parents avaient achetée près de Sarlat quand ils habitaient à Bordeaux. On l’ appelait la « datcha ». Dans les forêts environnantes, l’enfant avait découvert une nature tellement différente de celle du pays natal et pourtant si belle. Il aimait les cèpes, et aussi les magrets de canard et le foie gras. Mais depuis son adolescence il n’avait jamais retrouvé dans son assiette ces plats qui étaient associés à la plus heureuse période de sa vie. Profondément cynique, il ne ressentait aucun scrupule à s’attaquer ainsi à une région qu’il connaissait si bien. Il considérait plutôt que si un destin favorable l’avait mis dans ses jeunes années en présence de cette nature, c’était pour qu’il l’utilisât un jour.

 

Et ce jour était arrivé !

 

 

V

 

 

Il fallait d’abord infléchir radicalement le processus et changer les données du projet « petite fleur ». Le général D... s’était lié d’amitié avec le plus jeune représentant des scientifiques du projet qui ressentait pour lui une admiration sans bornes. C’était un garçon très brillant et il comptait s’en faire un allié pour faire plier les savants. Les militaires et les politiciens s’étaient vite ralliés à son idée. Ils comprenaient les risques énormes que comportait le plan initial ; et jugeaient que l’application du nouveau était facile et apporterait davantage de bénéfice. Mais l’équipe scientifique n’était pas du tout de cet avis. De  prime abord pour d’évidentes raisons d’ordre technique ; les champignons sont les êtres les plus capricieux du monde végétal. Le mécanisme qui préside à leur genèse, s’il est connu, n’est pas maîtrisé. Surtout pour ceux qui vivent dans la forêt en symbiose avec les arbres. C’était le cas des bolets que l’on n’avait jamais réussi à cultiver.

 

Ensuite, il y avait la frustration de jeter au panier des mois de travail intensif ; et surtout la peur d’être évincés. L’expérience acquise avait fait de ces savants des spécialistes du génome du maïs. En reprenant les recherches au point zéro, on serait conduit à choisir de nouveaux collaborateurs.

 

C’est effectivement ainsi que les choses se produisirent ; la moitié des chercheurs furent remerciés. Les plus réticents de manière très brutale...

 

Une nouvelle équipe fut constituée. On y trouvait du sang neuf sous la forme de sommités scientifiques venant de pays que les bouleversements économiques avaient transformés en territoires de chasse très giboyeux pour les « chasseurs de têtes ». Et le jeune protégé du général D... reçut la mission de diriger les chercheurs. Un laboratoire ultra-moderne fut construit dans un état neutre qui était dans les faits gouverné par une organisation mafieuse d’envergure internationale. Et possédait un climat favorable à l’espèce « boletus edulis ».

 

Le bâtiment, situé au cœur d’une grande forêt et à l’écart des grandes villes, ne payait pas de mine, vu de l’extérieur. Il se présentait comme une unité de recherche sur les maladies génétiques. Sur un panneau, devant l’entrée, étaient mentionnés les noms des organisations humanitaires qui avaient présidé à sa construction. Par le jeu des aides gouvernementales et des alliances internationales, il se trouvait qu’une part, certes infime, de son budget de fonctionnement était assurée par l’ État Français !

 

Moins de deux ans après le début des travaux le « boletus edulis belli » faisait son apparition dans le catalogue des espèces vivantes. Une douzaine d’exemplaires adultes avaient été produits à partir desquels on avait fabriqué quelques dizaines de grammes de spores ; en fait des millions d’individus potentiels.. Peu de temps après des touristes d’un genre très spécial firent leur apparition dans les bois du sud-ouest de la France.

 

Dans cinq sites choisis pour leur réputation de « bons coins », les spores furent répandues. Les premiers champignons génétiquement modifiés poussèrent près d’un hameau du Périgord, dans la forêt d’Eyzattes...

 

Le champignon qui allait être l’artisan de l’autodestruction de l’Humanité loin de posséder l’aspect terrifiant des immenses colonnes de feu qui s’élevaient dans le ciel à Hiroshima, Bikini ou ailleurs, prenait juste la forme, toute empreinte de bonhomie, d’un placide habitant de nos forêts. 

 

 

VI

 

 

Après l’attaque, l’agresseur se fit connaître auprès des autorités françaises et demanda l’ouverture de pourparlers. Le général D... en personne mena les négociations, ultra secrètes, avec les représentants de l’OTAN. Les grandes puissances hésitaient entre une riposte atomique d’envergure et la poursuite des négociations. Elles comprirent très vite où était leur intérêt !

 

Dans le même temps les grandes entreprises de communication, mondiales et surtout françaises, qui, ne comprenant rien à la situation, étaient contraintes de se fier aux explications officielles, apprirent à la population que les cèpes avaient subit une mutation génétique par suite, selon les versions, de la pollution de l’atmosphère, d’une contamination radioactive, de l’épandage de pesticides. La crise de la « vache folle » qui avait marqué la fin du vingtième siècle était reléguée au rang de simple péripétie. Certains allèrent jusqu’à évoquer une attaque d’extra-terrestres ou une punition divine.

 

Quelques journalistes courageux, ayant pris conscience des contradictions de la version officielle, menèrent des investigations qui les conduisirent tout près de la vérité. Mais ils manquaient de preuves formelles et leurs propos, noyés dans un océan d’informations contradictoires et d’intoxication fortuite ou volontaire, n’éveillèrent aucun écho sérieux dans l’opinion.

 

Les champignons disparurent des assiettes et des menus des restaurants. D’abord en France où la psychose avait atteint son paroxysme, puis dans le monde entier après que des intoxications intervinssent en Pologne et en Slovaquie. Et pas seulement les cèpes. Toutes les espèces sauvages inspiraient la terreur et, quand on en trouvait un exemplaire dans la forêt, on l’écrasait du pied. Les champignons de Paris, aussi, furent bannis. En dépit de campagnes publicitaires coûteuses et d’une politique de tests avant commercialisation, la version domestique de l’agaric champêtre était boudée par les consommateurs.

 

Si le goût des pizzas et des omelettes en fut changé pour toujours, cette crise eut des effets bien plus désastreux sur l’industrie alimentaire et l’industrie en général. Les aliments transgéniques qui inspiraient déjà la méfiance abandonnèrent les rayons des supermarchés. Et la production d’électricité d’origine nucléaire dut être stoppée sous la pression d’une opinion publique terrorisée. Au grand dam des pays qui, comme la France, avaient misé sur une politique énergétique basé sur la fission de l’atome.

 

Mais la conséquence la plus importante de cette crise sans précédent fut son influence sur la politique internationale. Et au premier chef sur celle du pays qui l’avait déclenchée.

 

Les puissances coalisées acceptèrent les conditions, d’abord jugées irrecevables, posées par le général D... en échange de la promesse de renoncer définitivement aux recherches génétiques et surtout de ne jamais dévoiler à quiconque la moindre information concernant cette guerre secrète.

 

Si les services secrets de l’ Occident venaient à apprendre que le contrat était rompu, les dix plus grandes villes du pays recevraient chacune une tête nucléaire d’une puissance cinq fois supérieure à celle de la bombe d’Hiroshima. Et cette promesse là serait tenue. Il n’y avait pas le moindre doute là-dessus !

 

C’est pourquoi les autorités du pays qui venait de gagner la troisième guerre mondiale, ou plus exactement sa première bataille, tinrent parole. En échange de quoi une centaine de prisonniers politiques qui croupissaient dans les geôles du pays voisin furent libérés. Grâce à des pressions auxquelles les plus fins politologues ne comprenaient rien. Le pouvoir militaire, jusque là considéré comme un des plus répressifs, devint peu à peu pour l’opinion mondiale un gouvernement animé par une volonté de réformes et de développement. L’aide humanitaire, peu active jusqu’alors, se mit à couler à flots vers ce pays défavorisé. On ouvrit des chantiers, on entama la construction de routes et de ponts et les banques internationales investirent dans le tourisme et l’agriculture. Le niveau de vie augmenta et la répression se fit plus douce.

 

Les États-Unis comptaient à présent un allié de poids dans la région. Et les pays voisins durent réviser leur stratégie diplomatique. Ceux qui refusèrent de se soumettre à la nouvelle donne géopolitique virent leurs relations commerciales avec les grandes puissances économiques se réduire considérablement et sombrèrent dans une nouvelle pauvreté. Et ceux qui l’acceptèrent devinrent des vassaux de cet état nouvellement promu au rang de leader local. Le général D..., l’artisan de la victoire, déclina l’offre qui lui avait été faite de gouverner le pays, mais continua d’agir dans l’ombre.    

 

La première bataille était terminée. Mais on pouvait faire confiance aux savants du monde pour trouver une application plus redoutable de l’arme génétique. Et faire en sorte que cette première bataille ne soit pas la dernière.

 

À moins que...

 

À moins que l’humanité, terrifiée par la puissance de cette nouvelle force de destruction et prenant conscience du danger de son anéantissement, ne devienne enfin raisonnable, pour la première fois de son histoire, et ne bannisse à jamais de ses arsenaux l’arme la plus terrible jamais produite par l’Homme.

 


Épilogue

 

 

I

 

 

 

Quelques mois auparavant, par un triste samedi d’octobre 200-, sous une pluie pénétrante et glacée, on avait enterré Laurent Beynat. Personne alors ne se doutait que l’ Apocalypse était en train de s’accomplir.

 

Le lundi d’après un grand vent se mit à souffler sur le Sud-ouest et balaya les nues. Il cessa de pleuvoir. Les nuages firent place à un ciel d’azur et le soleil éclaira pendant plusieurs jours les riants paysages du Périgord.

 

Le jeudi suivant les cèpes se mirent soudain à pousser en abondance.

 

Deux jours plus tard, les autorités avaient enfin pris conscience de la gravité de la situation ; sans pour autant en comprendre tous les éléments. Des mesures drastiques furent prises dont la première fut l’interdiction à tous les habitants de la Dordogne, du Lot, et des départements limitrophes d’ingérer la moindre nourriture ou boisson jusqu’à nouvel ordre.

 

Le jour où cette décision fut prise, les morts dans la région se comptaient déjà par centaines...

 

 

 

II

 

 

Vers la fin du mois d’août de l’année suivante, quelque part sur terre, dans un laboratoire aseptisé, un rat de laboratoire mourait tétanisé après avoir ingéré quelques microgrammes de cellules prélevés sur une graine de colza transgénique.

 

 

 

FIN

 

 

 

Alain Kotsov – 2001.